Pierre Parlant, Qarantina

Quoi de plus beau qu’un livre que je ne comprends pas sur un pays que je ne connais pas ? Quoi de plus de beau, surtout, que résider dans une langue qu’on ignore, dans laquelle on baigne pourtant, et à partir de laquelle on va écrire ?
Résider, mais ne pas être assigné à résidence, comme le précise d’emblée Pierre Parlant, poète, philosophe, auteur de cette Qarantina, fruit d’une résidence littéraire, comme on dit, à Beyrouth ; qui n’est peut-être ni un journal ni un poème ni un essai mais tout cela, et quelque chose plus. Quelque chose de plus qui tient dans l’incompréhension et dans ce qu’elle appelle, exige, implique : qu’il y a quelque part quelque chose qui m’échappe encore, et que là se trouve précisément l’avenir. Entre errance, rencontre, souvenir, insomnie, mythe, parfum, impression (entre c’est-à-dire : parmi), tracer moins la carte du pays qu’en tenter une approche qui en retienne quelque chose. Comme cette réflexion sur le « singulier pluriel », la singularité d’une langue et de son histoire, la séparation qui est au cœur de son histoire, la frontière, l’opposition, la guerre, et l’unité, ou du moins sa possibilité, comme la possibilité de continuer de parler, malgré tout, c’est-à-dire : de se comprendre, de découvrir qu’il y a encore quelque chose à comprendre.
Et surtout, n’être pas la dupe des fictions que la ville invente pour ceux qui la visitent, pour ceux qui désirent se laisser prendre à son jeu.
« lorsqu’une ville est saturée de fictions, comme c’est le cas ici, à Beyrouth, lorsqu’elle se souvient elle-même d’une fiction complexe — les mille et une pierres mille et une fois retournées dans le fossé des croyances —, d’une fiction vérace qu’elle subit mais compose, aménage, garantit et expose en même temps, qu’elle diffuse, conteste, défait, puis recommence — hystérique, méthodique, érotique Pénélope —, tout vient au jour comme accordé à l’unique tempo d’une fabulation sans fin productrice d’une réalité complexe dont les magasiniers locaux surveillent le réassort et la distribution au point que l’environnement pratique de ce lieu se convertit depuis des décennies sans qu’on trouve à redire en un authentique drive-in pour cinéastes et romanciers »
C’est peut-être cela que signifie « tout faire pour éviter de [s]e retrouver assigné à résidence » : développer une sorte de conscience de ce que la ville et les couches sédimentées de fictions grâce auxquelles elle se compose font à celui qui y réside et, inversement, et contrairement à ce que l’esprit de notre temps s’évertue à faire accroire, gagner la certitude que personne n’est chez lui partout, ce qui est la condition du dépaysement, la condition du séjour.
Le monde sans séjour, sans passage, sans incompréhension, n’est qu’une tache aveugle qui se répand partout où l’on passe, un mauvais film — toujours le même — qui se diffuse partout et ne masque rien, non, mais ne fait rien voir non plus. Ici ou là réduits au même endroit, à l’exception remarquable de la terre natale à laquelle les humains accordent par excès de fétichisme une valeur sentimentale particulière, tout ne se vaut pas, non, rien ne vaut plus rien, puisque c’est la même continuité qui se montre sans solution de continuité — le décalage horaire, peut-être, et encore.
« faute de savoir la lire ou de pouvoir la traduire, me suis-je demandé, repartant, la ville se découvre-t-elle de la même façon qu’un poème se compose en marchant ? comment savoir ? une chose est sûre, depuis que je suis arrivé, voilà plusieurs semaines, on m’a posé toutes sortes de questions, quelquefois éclairantes petites fusées lancées depuis un champ de fouilles dans le ciel de Joûnié, des questions avec sucre ou sans sucre, parfumées à la fleur d’oranger ou nature, sidérantes rarement or je réalise à présent qu’on a soigneusement évité de m’en poser une, celle qui, sentiment récusé, aéroport fermé, ferait tenir ensemble, pour peu qu’on s’y attache, la ville et le poème sous la caution d’un visionnage capable de convoquer la suite indéfinie des générations au fond, peut-être a-t-on bien fait de ne pas m’interroger à ce sujet car j’ignore si, à peine arrivé, cette question-là, je l’aurais supportée »
Récit fragmenté en poème, Qarantina est un livre pour ceux qui attendent encore l’horizon, n’y renoncent pas même quand il se replie sur lui-même dans les ruelles des camps, ceux que la mer aspire toujours, et pour qui la Méditerranée et l’Europe ne sont pas les sujets de phrases vaines, vidées d’elles-mêmes, sur les mouroirs d’aujourd’hui.
Un livre pour qui voyage, en somme.

Pierre Parlant, Qarantina, « Le refuge en méditerranée », Centre international de poésie Marseille, Marseille, 2016.