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9.2.17

9.2.17

C’est déjà beaucoup, mais pas assez, je le devine : il faudrait qu’en plus j’aie quelque chose à dire à propos de tout ce qui a lieu, que je participe au commentaire perpétuel, de notre propre spectacle, toujours un bon mot, une sentence au bout des lèvres, un Index au bout des doigts. Moi qui aime les mondes possibles, je ne vis pas dans un univers parallèle ; je suis les événements à la trace, comme tout le monde, quoi, et je sais que je devrais courir après eux, hors d’haleine, décerner louanges et blâmes au gré des péripéties, rebondissements, coups de théâtre, pub, pute, tour à tour aduler et insulter, lot commun de notre humanité, être perpétuellement en retard sur la vie, vivre comme ça : dans le reflet boursouflé que les écrans nous renvoient de nous-mêmes. À quoi bon ? n’est pas une réponse satisfaisante à ce phénomène et l’exigence pressante qui l’accompagne, l’injonction qui nous est faite de toujours vivre en retard, en prise avec l’actualité, le réel : ce n’est pas une réponse satisfaisante parce que ce n’est pas une réponse du tout, mais une question. Or, qu’est-ce qu’une époque qui a tant besoin d’une réponse définitive peut bien faire de questions sans réponses ?

« O mon amy, dist Pantagruel, sçaitz tu bien ce que dist Agesilaée, quand on luy demanda : Pourquoy la grande cité de Lacedemone n’estoit ceincte de murailles ? Car monstrant les habitans et citoyens de la ville tant bien expers en discipline militaire : et tant fors et bien armez. “Voicy (dist il) les murailles de la Cité”. Signifiant qu’il n’est muraille que de os, et que Villes et Citez ne sçauroyent avoir muraille plus seure et plus forte que la vertus des citoyens et habitans. »

(Rabelais, Pantagruel, chapitre XV)

Durant la nuit, rêve d’une sexualité adolescente, où je me détriple pour rien, me semble-t-il, puisque l’acte n’est pas consommé. Je m’interroge au réveil : À quoi cela te sert-il de te détripler, alors ? Pas de réponse. Je suppose que c’est l’influence de ces fantaisies d’amour de Paolo Fiammingo que j’ai vues dans le livre que je suis en train de lire (L’art fantastique), où de multiples prouesses sexuelles sont accomplies par Adam et Ève au sein d’un seul et même tableau. Représentations que j’aurais condensées en une seule (moi fois trois) ? Sauf que cela me semble ne rien vouloir dire du tout.

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Dans le même livre, il y aussi cette peinture de Giovanni Bellini, l’Allegoria sacra, qui est un tableau vide de sens, plein de figures qui coexistent dans un espace, mais ne cohabitent pas. Werner Hofmann, décrivant ce tableau, écrit : « Tout se passe comme si Bellini avait résolu de laisser à l’image la pluralité et l’ouverture de sa signification. » Chaque personnage peut renvoyer individuellement à un sens (Saint-Sébastien, la Vierge, etc.), mais pris ensemble, ils ne signifient rien. « Cherchent-ils, comme chez Pirandello, s’interroge Hofmann, un auteur qui leur raconte une histoire ? Certes non, car cet esseulement inactif constitue leur nouvelle dignité — non celle de l’icône, mais de l’individu occupé à ouvrir le domaine de la conscience de soi. » À moins que ces personnages cherchent moins un auteur qu’un spectateur, qui remplisse le vide de sens manifeste, raconte une histoire qui rapproche les figures présentes, invente quelque chose qui les relie entre elles. Quand Isabelle d’Este demande à Bellini « una fantasia a suo modo », ne demande-t-elle pas quelque chose qui puisse la faire rêver, au sens propre, des significations qui ne soient pas forcément données, ou qui ne se donnent pas toujours littéralement, ou dont, au contraire, la force littérale est ce qui en fait la puissance onirique, un objet de délire, un objet pour son imaginaire, où elle puisse projeter son imagination pour inventer des significations nouvelles à partir de significations culturellement référencées ? allegoria-sacra-detailOn voit encore un personnage en train de quitter l’espace du tableau. Peut-être moins l’expression d’une « incommunicabilité radicale » — hypothèse quasi spontanée dans un univers d’individus conçus comme des monades — que l’indication d’un hors-cadre, d’un espace hors du tableau, qu’il faut rejoindre, auquel le tableau doit parvenir, comme une adresse au spectateur, que le tableau tend tout entier à rejoindre (le personnage sort par la gauche, immédiatement, de façon contradictoire avec le sens de la lecture). L’œuvre ne s’épuise pas dans l’œuvre, elle n’est pas à elle seule sa propre fin, elle ne signifie pas par transfert des contenus culturels qui lui sont extérieurs et desquels elle dépend pour dire quelque chose. Littéralement, elle ne dit rien du tout ; il faut lui faire dire quelque chose. C’est une énigme parce qu’il faut faire quelque chose des éléments qui la composent. Ce n’est pas une énigme parce qu’il n’y a pas un sens caché en elle qu’il s’agirait de révéler. Il faut faire le sens de l’œuvre ; il faut sortir de l’œuvre. — Comme il faut sortir du rêve ?

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