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8.2.17

8.2.17

C’est bien là tout le drame de l’homme post-moderne, me suis-je dit hier midi, cependant que je cuisinais, un peu coupable, des œufs au bacon en pensant à mon père qui, quand j’étais enfant, me préparait des œufs avec de la pancetta ou de fines tranches de provolone, quand nous déjeunions ensemble : à l’intranquillité rieuse répond désormais l’impossibilité de ne plus rien manger du tout.
Ensuite, après avoir méthodiquement absorbé le jaune avec du pain, j’ai terminé mon assiette parce que ce n’est tout de même pas la fin des grands récits ni leur renversement végétarien qui vont me couper l’appétit. Aux idéaux ascétiques, je préfère les idiots sceptiques, ai-je ajouté pour moi-même. Et puis j’ai mangé une orange. J’ai découpé sa peau en quatre parties de superficie à peu près égale à l’aide d’un couteau (une fois détachées du fruit, à l’envers, ces parties ressemblent à de petites barques, ovales concaves), et puis j’ai dépecé la bête, comme j’ai l’habitude de le faire, avant de la rompre en deux et de la manger quartier par quartier.
Le jus coulant sur mes doigts, j’ai pensé à tous les méfaits dont j’avais dû me rendre coupable depuis ma naissance, tout le mal que j’avais fait, toutes le fautes que j’aurais dû expier, à commencer sans doute par mon assiette, dès aujourd’hui. Mais j’ai trouvé cette petite théologie des comestibles passablement ridicule. J’ai pensé à ce que j’écrirais dans mon journal à ce sujet, une conclusion nietzschéenne se profilant d’elle-même, de façon presque naturelle. Des expressions comme « ceux qui veulent amender l’humanité » me venaient à l’esprit, et je crois que j’aurais pu aller au bout de cette logique-là, facile et spirituelle. Oh, un peu trop spirituelle, même, c’est bien cela le problème.
Je peux rire de tout, effectivement, parce que je m’inquiète de tout. Je ne peux pas séparer les sentiments les uns des autres, distinguer le tragique en incitant mes contemporains à changer de vie pour une autre que je me mettrais en tête de leur décrire par le menu, mais n’en rien faire moi-même, pas plus que je ne puis proclamer le comique de toute chose, absolu, comme s’il était un horizon indépassable, gausser, se gausser, ricaner, et s’en tirer par quelque génuflexion de temps en temps, en public, évidemment. Pour que le repentir vaille contrition, encore faut-il qu’il soit sincère et que le pécheur ait la volonté de ne plus jamais fauter. De quoi devrais-je me repentir ? De rien. Ce n’était pas à moi que je pensais, plutôt à des images et aux commentaires qu’elles suscitent, la vaste entreprise de manipulation des masses qui feraient mieux de faire en sorte de ne plus en être, des masses, mais des individus, insécables, durs. Mais même cela m’a semblé épuisant. Au fur et à mesure que je pensais à ce que j’allais écrire dans mon journal à propos de mon déjeuner, je me sentais faiblir. La digestion, sans doute. J’ai voulu faire un effort pour reprendre le cours d’une pensée qui aurait force publique, mais je n’y suis pas parvenu. Je me suis enfoncé dans le fauteuil où j’étais assis, et j’ai fermé les yeux, quelques secondes. Après tout, je m’occupe de ma vie, je prends soin de ma famille, j’écris des livres qui valent ce qu’ils valent, et c’est déjà beaucoup.

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