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20.9.17

J’aime écrire. Je viens de penser cette phrase. Pas pour la première fois, non, mais pour la première fois avec autant de clarté. Je n’aime pas écrire comme j’aime les chips de crevette des restaurants chinois, je n’aime pas non plus écrire comme j’aime Nelly et Daphné, non, mais il y a une force viscérale dans l’écriture, dans l’écriture de phrases que je n’avais jamais écrites auparavant, que je n’avais jamais pensées avec autant de clarté avant de les écrire. C’est sans doute pour des raisons de ce genre que je n’aime pas l’idée des ateliers d’écriture, que je n’aime pas la littérature étendue au-delà de l’écriture, l’écriture décréative ou noncréative, et toutes ces choses qui tendent finalement à ne plus écrire du tout, à faire des performances pour montrer sa gueule quelque part où l’on n’a pas forcément besoin de vous, où je n’ai pas vraiment envie d’être, moi. J’aime écrire, ce n’est peut-être qu’une façon de parler, ou une façon de dire les choses sur un ton souriant parce que je ne peux pas m’en empêcher, que j’ai essayé un grand nombre de fois d’arrêter, que j’ai pris un grand nombre de fois la décision de ne plus jamais écrire, que j’ai projeté un grand nombre de fois de ne plus (rien) écrire (du tout), que j’ai même dit à Nelly, en la prenant à témoin, la pauvre, je peux arrêter d’écrire, alors que ce n’est pas vrai. Évidemment que ce n’est pas vrai. Ce n’est pas que ça qui fait de quelqu’un un écrivain. En fait, il vaudrait mieux pouvoir arrêter d’écrire quand on veut, s’y remettre quand on en a envie, faire autre chose, la vie serait plus simple, peut-être même plus agréable, je ne sais pas, ça fait si longtemps que je ne peux plus m’arrêter d’écrire que je ne sais même pas si ce serait le cas. J’arrête d’écrire j’arrête de respirer, c’est comme ça que commençait l’un des premiers textes que j’ai écrits en le concevant comme un texte, une sorte d’œuvre en soi et, indépendamment de la qualité littéraire du texte en tant que tel, c’était une sorte de déclaration de principe : j’arrête d’écrire j’arrête de respirer, des phrases affirmatives au présent de l’indicatif, ça ne peut pas être autrement, ça ne peut pas être si j’arrête d’écrire j’arrête de respirer, impossible, les deux écrire et respirer font corps, avec l’idée que c’est la vie-même qui se joue là, qui s’invente là, qui prend corps et forme. Je ne peux pas faire autrement. Et j’aime l’idée d’être pris avec ça, avec l’écriture, de ne plus pouvoir m’en débarrasser, c’est étrange, sans doute parce qu’on a l’impression que, pour être vraiment libre, il faut être capable d’arrêter de faire tout ce que l’on fait, sinon tu en es esclave, si tu ne peux pas t’arrêter de fumer, de boire, de travailler, tu es un drogué, mais c’est la conception de la liberté qui est étrange, si tu as trouvé ce que tu aimes, pourquoi faudrait-il t’en passer ? La vie n’est bonne que consommée, pas stockée bêtement en attendant de pouvoir s’en servir. Par exemple, je me suis fait cette réflexion en lisant un article de Natacha Appanah que Marguerite m’a envoyé et dans lequel elle disait qu’après la naissance de son enfant, elle avait mis du temps avant de retrouver l’énergie et la concentration de son moi d’avant, un peu plus d’un après la naissance de Daphné, j’ai arrêté de fumer parce que j’avais besoin de la force que je fumais, je me suis aperçu que mon moi d’avant, eh bien, c’était le moi d’avant, qu’il n’existait plus et qu’il fallait s’en réjouir parce que sa disparition permettait à Daphné d’exister, mais qu’il fallait aussi que j’abandonne certaines des habitudes qui allaient de pair avec lui, comme fumer, donc. Pas écrire, c’est impossible. Je peux abandonner un certain nombre d’habitudes, mais pas écrire, parce que ce n’est pas une habitude, c’est une vie. En arrêtant de fumer, j’ai plus de force pour écrire, la même force que j’avais avant plus celle que j’ai libéré en cessant d’écrire. J’écris plus. Au début, j’ai écrit plus pour compenser l’absence de cigarettes. C’est comme ça que j’ai écrit un texte une année sans tabac, que j’ai abandonné, je crois, à présent que je n’ai plus besoin de fumer, que ça me paraît appartenir à une autre époque, révolue, un moi lointain que je peux encore comprendre, mais que je n’ai pas envie d’imiter. À la place de fumer, j’écris, des heures et des heures en plus, comme une vie en plus. J’écris comme j’écrivais avant quand je fumais et, en plus, j’écris comme je n’écrivais pas avant parce que je fumais. Et les mois successifs, Dieu sait combien il y en aura encore, forment une sorte de théorie que l’écriture relie.

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