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18.10.17

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L’univers tient dans un hashtag et tous les jours, dans la poussière.

La différence entre le bon mot et le witz, à quoi tient-elle ? Tous deux parcourent le territoire du langage. L’un peut-être plus pour la jouissance du moi (regardez-moi comme je suis spirituel) que l’autre, qui manifeste les ressources puissantes de la phrase (c’est un homme pénétrant). Si tous deux sont obsédés par la phrase, il n’y a que le witz qui en vient à s’intéresser à la possibilité de faire tenir le monde dans une phrase. Ce sont des traits d’esprit, si l’on peut dire les choses ainsi. Sauf que le bon mot se pratique dans les salons tandis que le witz finit toujours par se prendre au sérieux, un peu du moins, il vient de l’est donc il n’en fait pas trop non plus, mais il aspire à la solitude des carnets, où il devient aphorisme, immanquablement. Die welt ist alles, was der Fall ist, par exemple, est une phrase qui aurait pu faire rire beaucoup de monde à Paris, mais prononcée sur un bateau par un officier de l’armée autrichienne pendant la Première Guerre mondiale, elle laisse bouche bée. C’est le sommet du witz quand, aphorisme, il parvient à méduser. Toute une vie peut être consacrée à la recherche de cette dernière phrase (celle-là ou une autre, soyons précis), celle qui permettra enfin de considérer le monde d’un trait.

Quand j’avais douze ans ou treize ans, je ne sais plus, je sais simplement que j’allais encore au collège, en rentrant à pied d’un après-midi passé avec des copains, un type s’est arrêté sur le bord de la route pour me demander son chemin. Je le lui ai expliqué, mais il n’avait pas l’air de comprendre. Alors, il m’a demandé de monter dans son camion. Parce que j’étais trop bien élevé, trop gentil, trop bête, trop naïf, trop jeune, je suis monté. Au bout de quelques mètres, le type m’a montré sa bite en me disant qu’il en avait une petite et que je pourrais peut-être lui montrer la mienne pour qu’on compare, moi, j’en avais sans doute une plus grosse. Je lui ai dit que je voulais descendre immédiatement et comme, dans le fond, je ne suis vraiment pas sympa, mon ton a dû le convaincre qu’il fallait vraiment me laisser descendre. J’ai sans doute eu de la chance, tout simplement. Voilà. C’est mon histoire. Une partie. J’ai toujours vécu avec. Je n’ai jamais vraiment eu le choix, en fait. J’aimerais bien dire que c’est une histoire éloquente, qui mérite qu’on s’y attarde, qu’on écrive un livre, comme c’est ce que je fais, ce serait une bonne opportunité, c’est plus vendeur que mes aventures oniriques aux quatre coins du globe, mais en fait non. Ça n’en vaut pas la peine. Le type avec sa petite bite n’en a jamais valu la peine. Je n’en ai pas parlé. À mes parents, jamais. À mes amis, non plus. Plus tard, à Nelly, oui. Est-ce qu’on peut s’inventer à partir de ça ? Non. On ne devient jamais qu’une victime à partir d’une expérience de ce genre. Et être une victime, c’est être un mort-vivant, un rescapé. Pas un être vivant avec de l’imagination, des idées, et tout, et tout. Les femmes prennent la parole. Elles ont raison. Après tout, pourquoi pas ? Dans le monde occidental, tout le monde a le droit de parler et de raconter sa petite anecdote. Même moi. Est-ce que ça fait du bien ? Non. Pour moi, en tout cas, pas le moins du monde. C’est le vice du cercle : tourner sans fin autour de son expérience. Parce que ce n’est pas l’expérience qui te détruit — des expériences, il y en a tant —, c’est l’obsession. C’est inoubliable, mais oublie quand même. Tu n’es responsable de rien. Tu n’as de dette envers personne. Tu ne dois rien faire sinon ce qui te fait vivre, ce qui te donne envie de vivre encore.

Tout le monde a une histoire à raconter, c’est le principe de l’époque, peu importe qu’elle ne veuille rien dire, ton histoire, du moment que quelqu’un t’écoute et quand même il ne pourrait rien pour toi, il t’aurait écouté, c’est bien l’essentiel, pas vrai ? D’où la tête des personnalités publiques, qui prennent un air profond quand les petites gens leur parlent, il faut qu’ils aient cet air-là, c’est l’air de l’écoute, même si ça ne change rien ; ils ne vont tout de même pas se dépouiller et errer à la surface de la terre en quête d’une vérité ultime qui leur aurait toujours échappé. D’où les fausses dents des stars des écrans (petits, grands et autres), tout sourire toujours, manifestation de leur présence inaccessible ; tu crois que la présence est là, mais non, elle t’échappe toujours. Tout le monde a une histoire à raconter, c’est le principe d’un monde qu’il n’est pas souhaitable de (vouloir) changer parce qu’il est prêt à t’accueillir tel que tu es, il y aura toujours quelqu’un pour t’écouter, et il y a forcément une place quelque part pour toi  — à l’asile ou en prison. D’où les immenses piles de livres qui relatent des événements qui sont toujours traumatiques, tristes, des histoires de victimes, des histoires de survivants, et les lecteurs en pâmoison de s’empresser : moi aussi, moi aussi, ça m’est arrivé, ça ou quelque chose dans le genre. Et d’écrire eux aussi leur petit livre, la plupart du temps. Tout le monde a une histoire à raconter, même moi, c’est pathétique. Quelle manie dégoûtante, telle une peau moite où tout colle, de parler pour se soulager. D’où les histoires que j’invente pour échapper à toutes les histoires que je devrais raconter parce qu’elles me sont vraiment arrivées.

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