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22.11.17

Comme je m’étais levé durant la nuit pour consoler Daphné qui s’était réveillée en pleurant, aux alentours de minuit, au réveil, je me suis accordé quelques minutes à ne rien faire au lit. Je ne devrais pas parce que, évidemment, je ne fais jamais rien, je finis toujours par regarder des trucs débiles (c’est l’expression exacte, pas une facilité de langage débraillé) au lieu de rêvasser. Et donc, c’est ce que j’ai fait, ce matin aussi, en regardant une vidéo extraite d’une émission de télévision japonaise où, sous les yeux moqueurs d’un public ravi, six hommes en combinaisons moulantes de couleurs criardes (rouge, bleu, jaune, orange, rose, vert) devaient gravir des escaliers recouverts de liquide savonneux. Ils n’y arrivaient pas, comme on s’en doute, mais glissaient et s’entraînaient dans leur chute les uns les autres, recommençaient, tentaient d’atteindre au sommet de l’escalier, glissaient, et caetera. À l’infini, peut-être pas. De toute façon, la vidéo n’allait pas jusque là. Elle avait été postée par quelqu’un qui faisait un commentaire spirituel dont il devait être très fier. Et plein de gens trouvaient cela excellent (la vidéo, le commentaire, les deux, la vie, je ne sais pas), du moins suffisamment génial pour le relayer à leur tour. J’ai tout de suite vu qu’il y avait un symbole dans cette vidéo : un genre de variation sur le thème du mythe de Sisyphe, l’éternel recommencement d’une tâche qui n’a pas de sens. Oui, c’est vrai, et c’est en quelque sorte le contenu manifeste de la vidéo — manifeste non car c’est ce que l’on voit, mais ce que l’on a appris à voir. Sauf que ce contenu manifeste appartient à l’ancien mode de penser, propre à un monde qui n’existe plus. On trouve bien des intellectuels (la majorité des intellectuels, en fait) qui se servent de symboles de ce genre pour penser, mais ils appartiennent à un monde révolu, qui est voué à disparaître définitivement. Ce n’est qu’une question de temps. Le contenu latent de la vidéo — celui qu’on ne voit pas encore clairement parce que la vision est obscurcie par l’ancien mode de penser — est tout autre : c’est une image de l’humanité, mais elle n’a rien d’absurde ni de tragique. Tout le sens de l’existence — un sens transcendant, si l’on veut, un sens qui rend raison de l’existence — a été dilapidé, et il n’en reste désormais plus rien. Tout le sens possible de l’existence a été dévalué dans cette existence-ci, où il s’épuise complètement, où il se consume sans restes. En bref, le sens est immanent. Or, si l’immanence a libéré l’humanité de la transcendance (oui, c’est de la pensée tautologique, mais l’histoire est ainsi faite), elle n’a fait que libérer les gens, elle ne les a pas rendus meilleurs, elle les a simplement libérés : de la peur du châtiment, du péché, de conditions sociales qui étaient autant de bornes au destin, de normes contraignantes, de règles d’invention rigoureuses, et caetera. Et n’a rien mis à la place, au contraire, a laissé le vide absolu. Ce vide, dans une pensée de l’immanence, c’est l’individu ainsi libéré, fort et créateur, qui doit le remplir. Sauf que personne n’a donné la formule permettant de produire un tel individu. On a simplement annoncé qu’après la fin de la transcendance, il adviendrait. Comme s’il pouvait advenir tout seul, comme s’il allait apparaître par la force des choses. La pure innocence du devenir ne s’offre pas gratuitement à celui qui ignore tout du monde ancien, elle ne lui apparaît pas dans la blancheur éternellement virginale d’une existence que rien ne surpasse, que rien ne justifie, que rien ne condamne de l’extérieur. Il n’y a que celui qui a surmonté le monde ancien qui peut y parvenir, au prix d’immenses efforts sans doute, parce qu’il lui faut encore éviter un nombre inouïs de pièges : le monde ancien qui prétend n’être pas moribond et le monde présent qui s’affirme comme le seul horizon possible. La croyance en la pure immanence condamne l’individu à un jeu permanent et insignifiant. Il peut se mettre en scène autant qu’il veut (poser, superposer, se faire admirer, peindre et se peindre, et caetera) ; il sera toujours à l’image de ces personnages en combinaisons de couleurs, répétant des gestes ridicules et risibles qui n’ont rien d’absurde ni de tragique (ce sont des notions, des valeurs, des points de repère qui, comme tous les autres, ont disparu avec la fin de la transcendance), mais sont simplement répétés jusqu’à ce que le public se lasse d’eux et veuille voir à la place d’autres personnes exécuter des gestes risibles et ridicules.

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