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7.12.17

Je suis seul et je ne suis pas seul. Souvent, quand il me semble que je n’arrive plus à écrire, quand j’ai l’impression que je n’arriverai plus jamais à écrire, mais que m’en vient quand même l’envie, quand je sens en quelque sorte qu’il faut que j’écrive, je ne cherche pas nécessairement à raconter des histoires, je laisse les choses se faire, venir, un peu comme d’autres s’ouvrent au monde dans une espèce de béatitude muette de l’adulation de la présence. Je n’adule pas la présence. Ce qui se passe en ce moment, par exemple, cela ne vaut pas grand-chose en tant que tel. En tant que tel, ou en tant que n’importe quoi, cela n’a pas forcément d’intérêt. En ce moment précis, pour prendre le même exemple, si je n’écrivais pas, le temps passerait comme ça, pour rien, je pourrais le sentir passer bouche bée, mais après ? Après, rien. La même chose qu’avant, autre chose, des tas de choses différentes, mais quoi ? Rien. Les vieilles vedettes meurent, et on les admire encore plus une fois qu’elles sont mortes. On les entasse au panthéon ou aux invalides, coupole dorée et flèche qui pointe vers le très-haut. Les invalides, pour les morts, quand même, c’est drôle, mais personne ne semble s’en apercevoir. Si je ne faisais rien que me tenir bouche bée au beau milieu du temps qui passe, les choses seraient toujours pareilles, égales à elles-mêmes, vieilles vedettes qui meurent et qu’on admire bêtement, chacun y va de son souvenir, chacun y va de sa petite histoire. C’est insupportable, cette manie de toujours s’imposer soi, de toujours tout ramener à soi, de profiter de la mort de vieilles vedettes pour parler de soi, pour attirer un peu de leur lumière à soi. C’est insupportable, mais c’est raisonnable après tout ; s’il n’y avait pas la mort de ces vieilles vedettes, tu n’aurais jamais la moindre bonne occasion de parler de toi, toi, tu n’intéresses personne, il t’arrive quantité de choses tous les jours, mais elles sont ineptes et, en plus, tu ne sais pas les raconter, c’est pour cette raison que tu t’accroches désespérément à des chansons, à une chanson, en faisant comme si cette chanson était ta chanson, alors que c’est faux, cette chanson n’est pas ta chanson, elle appartient à des millions d’autres, à tout le monde, même, dit-on, mais tu aimes ça, en fait, quand les choses appartiennent à tout le monde et que tu te les appropries quand même, tu as l’impression d’appartenir à quelque chose de plus grand que toi (un peuple, une nation, le monde, la réalité). En ce moment, je reste sur le même exemple, ce n’est pas ce qu’il se passe autour de moi. Je suis seul et, en un sens, autour de moi, immédiatement autour de moi, il ne se passe rien. Je suis assis en tailleur sur le fauteuil, le téléphone en veille est posé sur l’accoudoir droit, sur la petite table où est posé un livre sur Fra Angelico est posé dessus The Hound of the Baskervilles, que je vais terminer aujourd’hui, si je tends l’oreille, certains bruits proviennent de l’extérieur de l’immeuble, d’autres de l’intérieur, des entrailles, comme le bruit de l’ascenseur. Si je lève un instant les yeux, je vois des livres rangés dans la bibliothèque, un sapin de Noël, des meubles, des piles de livres (deux) à gauche sur l’une desquelles est appuyée une guitare, un peu plus loin, assise sur un banc, la licorne que Marguerite a offerte à Daphné. Je suis seul et je ne suis pas seul. De mémoire, cette phrase de Robert Musil : « Le contradictoire ne peut pas être vrai, mais il peut être vivant. » Je suis seul et je ne suis pas seul. Il faudrait aimer un peu plus les choses singulières, un peu moins la célébrité vulgaire des vieilles vedettes qu’on pleure parce qu’on a vécu dans le même monde qu’elle. C’est vrai. Et moi, je ne pleure pas parce que je ne vivais pas dans ce monde-là. Ce qui m’effraie, ce n’est pas la présence du monde qui coule, c’est l’étroitesse de la sensibilité, la réduction constante de la sensibilité qu’on appelle culture, la fabrication d’une culture pour contenir les sensibilités des vivants dans d’étroites limites, toujours plus étroites limites. C’est terrifiant parce que c’est ainsi qu’on invente l’idée du monde, du monde unique dans lequel nous vivants vivons ; le monde, le peuple, la nation, l’espèce. Réduction des sensibilités à une seule et étroitesse de cette unique sensibilité. Petit monde pour les petites gens. Tout le monde vit comme ça, c’est affreux, d’autant plus affreux que personne ne s’en aperçoit. L’hiver, on répète un slogan en boucle, l’été, on admire la modernité de la fanfare, à l’automne, les vedettes tombent comme des feuilles mortes, et on pleure. Tout le monde fait la même chose et de plus en plus la même chose. Sans espoir de pouvoir jamais faire autre chose. Si tu ne restes pas seul, si tu ne t’efforces pas à la solitude, tu finis par être comme tout le monde, unité anonyme dans la masse numérique, tu ne comptes pas, mais on te compte dans le lot, on te recense, tu n’as pas de nom, mais une identité. Au printemps, tu commences le régime grâce auquel tu crois que tu seras beau à demi nu pendant les vacances. C’est ainsi, le rythme des saisons. Si quelqu’un s’en apercevait et se mettait à le raconter dans son journal, que se passerait-il ? Rien. Personne ne le lirait. Mais ce n’était qu’un exemple.

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