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11.12.17

Il y a toujours cette manie insupportable qui pousse les gens à parler de l’actualité, de ce qu’il vient de se passer, est en train de se passer, va se passer, sans aucun recul ou presque, en se contentant de dire Untel a dit que quelque chose, Unautre va faire quelque chose, rapporter ça ensuite à sa petite expérience étriquée et s’en tirer à bon compte ; tu es de ton temps, tu parles, tu parles que tu parles, tout va bien. L’insupportable de la manie, ce n’est pas totalement le fait de parler de l’actualité, ce qui est de l’ordre du commérage, parce que le commérage est un besoin primaire de l’humanité et que j’ai toujours pensé qu’il valait mieux que les gens soient les commères des puissants, des célèbres, des guerres, des drames, des morts et des naissances des têtes couronnés et des autres décérébrés plutôt que de leurs voisins. En étant les commères de ceux-là plutôt que de ceux-ci, du lointain plutôt que du prochain, ils font moins de mal — à eux-mêmes comme aux autres. Je dis que c’est une manie insupportable en pensant à l’actualité : Qui décide de l’actualité ? Qui décide que ceci est plus important que cela ? Moi ? Non. Toi qui commentes, bavard incontinent, ce qui se passe dans le vaste monde ou, plus modestement, on est français après tout, dans la petite capitale ? Non plus. En fait, tu ne décides de rien, tu n’es qu’une espèce de ventriloque : un observateur inattentif peut avoir l’impression que c’est toi qui parles, mais un autre plus concentré voit immédiatement que quelqu’un te tient une main autour des épaules et l’autre te soutenant par le fondement, et remue les lèvres à ta place. Tout ce que tu fais, c’est parler dans le vide. Moi, mon actualité, ma non actualité, mon inactualité, elle n’a rien à voir avec la prétendue vie dont tu parles, à laquelle tu accordes tant d’importance que tu ne peux pas t’empêcher d’en parler, à laquelle tu t’accroches misérablement parce qu’il faut bien que tu aies un sujet à propos duquel faire étalage de toutes tes petites opinions, sinon tu n’existerais pas. Le commérage est un besoin primaire de l’humanité. C’est ce que j’ai dit, oui. Une espèce du genre parler. Ceux qui ne sont pas bons à grand-chose se font commères, ils ne peuvent pas faire mieux. On a tort de leur pardonner parce qu’ils contribuent à la destruction du genre parler, parce qu’ils appauvrissent la parole. Les autres, plus rares, racontent des histoires, font des fictions. L’actualité qu’on nous impose globalement, comme une succession, une litanie d’impératifs auquel il faut absolument se soumettre (Je Suis Charlie, Jean d’Ormesson était un génie national, Fais Nation autour de la dépouille de Johnny Hallyday, et toutes ces injonctions disciplinaires) fait de toi un être respectueux ; tu te prosternes devant qui on te dit de te prosterner, tu aimes qui on te dit d’aimer, ce qu’on te dit d’aimer, tu hais qui on te dit d’aimer, ce qu’on te dit d’aimer, tu pleures quand on te dit de pleurer, tu suis le doigt et l’œil de la Nation. Quand même tu ferais le contraire de ce qu’on te dit de faire, tu ne serais jamais que le mime pâle d’une réalité à laquelle tu ne prends pas part comme cause, mais toujours simplement comme effet. On fait de toi ce qu’on veut. Contente-toi d’obéir aux ordres.

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