comment 0

29.12.17

Être misanthrope par humanisme n’est pas le plus labyrinthique des paradoxes. Après tout, celui qui a foi en l’humanité, celui qui est convaincu que l’espèce humaine est capable d’accomplir de grandes choses ne peut qu’être circonspect, voire franchement dégoûté, lorsqu’il constate, en dépit de tous les bons sentiments qu’il conçoit à leur endroit lorsqu’il ne les voit pas, ce que les gens font, sans même parler des gens bons, la façon dont ils se comportent, ce qu’ils font de leur talent (à supposer qu’ils en eussent jamais un, mais soyons humanistes et admettons qu’ils en aient), et tout et tout. Comme ce matin, notamment, lorsque j’ai entendu une voix cependant que Nelly s’apprêtait à entrer dans la salle de bains. Je lui ai demandé si elle entendait quelque chose, elle m’a répondu que non. Mais, moi, comme je savais que, si j’entendais une voix, je n’entendais pas des voix, j’ai ouvert la fenêtre de notre chambre à coucher pour voir si ça ne venait pas de chez les voisins du dessous et que j’ai effectivement vu mon voisin du dessous, sur son balcon, l’écume aux lèvres, hurler qu’il allait monter chez moi pour me casser les lunettes, me tuer, me défoncer (je cite). Il faut dire qu’il fume tellement de joints qu’il est fort probable qu’il soit psychotique. Évidemment, ce n’est pas agréable de se voir ni de s’entendre menacé de la sorte, mais quand nous l’avons croisé un peu plus tard dans la matinée, alors que nous allions faire des courses, Nelly, Daphné et moi, je me suis aperçu qu’ayant du mal à marcher, il y avait fort peu de chances qu’il me casse quoi que ce soit, à commencer par les lunettes, nonobstant le geste explicite qu’il avait fait sur son petit perchoir. C’est fou, quand même, m’étais-je dit après m’être convaincu que ce n’était pas une hallucination mais que le type en question avait littéralement l’écume aux lèvres, tempête sur la lippe, pas baveuse, non, mais ruisselante, la lippe, c’est fou, l’effet que les lunettes font sur ceux qui n’en portent pas. Comme si elles représentaient dans l’esprit étriqué d’une partie de l’humanité une sorte de signe de faiblesse, d’infériorité, de débilité physique, tout en représentant une menace, l’intellectuel portant aussi facilement les lunettes que le bas-du-front, le jogging, même si, face à la variété quasi infinie de possibilités que présente l’espèce humaine, l’inverse est tout à fait plausible. L’humanité, pensé-je après que nous nous mîmes d’accord, Nelly et moi, sur la nécessité d’un déménagement prochain, l’humanité, il est plus facile de lui imaginer un destin que de la croiser de bon matin.

Un an aujourd’hui que je n’ai pas fumé. C’est la laideur de la cigarette, la laideur du fumeur, qui m’a incité à arrêter de fumer, quand je me suis trouvé laid de fumer, laid en fumeur. Pas laid enfumeur, non, mais une disgrâce dans toute l’atmosphère qui enveloppe désormais la fumée de cigarette. Le fumeur de cigarette est un prolétaire, incapable de comprendre la pertinence de la raison hygiéniste. L’augmentation constante du prix des cigarettes sanctionne le pauvre qui ne sait pas qu’il doit arrêter, que c’est mauvais pour lui. C’est comme un coup de fouet qu’on donne à l’esclave chaque fois qu’il travaille — non pour l’inciter à redoubler d’efforts, mais pour qu’il n’oublie pas qu’il est un esclave. Il y avait quelque chose de plus laid encore, quand je fumais encore : ces millions de corps qui, à travers le monde occidental, font le trottoir pour fumer leur mégot, ont quelque chose de profondément repoussant. Ce sont des corps faibles, des corps qui s’exposent au froid, à la pluie, au soleil, aux agressions verbales, physiques, ils coexistent avec les clochards, les migrants, les mendiants, les éboueurs, les VTC, la lie de la société. Plus personne ne se retire, à la nuit tombée, dans son fumoir afin de méditer sur la mort. Les fumeurs sortent, ils font le pied de grue dans la rue, usent la gomme de leur semelle sur les boulevards, quand on ne les retrouve pas tout simplement assis par terre, sur quelque volée de marches, avec lesquelles ils se confondent naturellement. Je n’ai pas eu besoin de me faire aider, comme on dit si communément, je me suis simplement représenté celui que je ne voulais plus être, et j’ai cessé de l’être. Je suis devenu un autre. C’est aussi simple que ça. Aussi, s’il est vrai de dire que je me suis plié aux diktats de la raison hygiéniste — après tout, je suis nécessairement le produit de mon époque —, il me semble que j’ai prouvé dans le même moment que je n’avais rien de commun avec elle, qui fixe les gens dans des identités, les assignent à résidence dans leur culture, leur religion, leur sexualité, leurs loisirs, leurs désirs, met en place des dispositifs extrêmement complexes et coûteux pour accompagner les victimes, les faibles, les dominés, les mâles, les dominants, construisant ainsi un gigantesque appareil de contrôle dont l’accompagnement du fumeur n’est que le petit bout de la lorgnette. Mais quand on y met l’œil, la scène qui se joue est terrifiante.

previati-gaetano-hashish-the-hashish-everett.jpg

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.