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30.12.17

Au départ, j’ai cru à un courrier anonyme. Il n’y avait pas d’adresse d’expéditeur au dos, c’était une petite enveloppe blanche renforcée avec du papier bulle, mais si fine, si légère, qu’on aurait pu se dire en ne regardant pas avec suffisamment d’attention qu’il n’y avait rien à l’intérieur. Après les menaces de mort de la veille, ai-je pensé en ouvrant la lettre, supposant aussi que j’étais fou de le faire sans autre précaution, et si on voulait vraiment ma mort ?, ça commence à faire beaucoup, il faudrait peut-être que je pense à assurer ma protection. M’inscrire à un club de tir ? M’acheter une arme à feu ? Mais non, je n’avais pas regardé avec suffisamment d’attention, l’écriture sur l’enveloppe était bien trop soignée, élégante, bienveillante pour contenir la mort. Et, en effet, ai-je constaté en sortant le fin contenu de l’enveloppe, c’était tout sauf la mort que l’enveloppe expédiait. Je revenais d’aller courir — enfin, plus exactement, de me traîner comme une vache en peine sur quelques kilomètres —, et je suis allé me doucher. En sortant de la douche, je me suis souvenu d’une conversation que j’avais eue avec quelqu’un de connu, un jour au Salon du Livre de Paris, parce que j’étais le mari de Nelly. Ensuite, j’ai pensé à la Culture, comme on l’écrit quand on veut se donner l’air plus important qu’on ne l’est, à l’idée de culture, et j’en suis venu plus ou moins logiquement à l’idée que l’immense majorité des productions culturelles qu’on nous présente comme telles n’en sont en fait pas — pour être exact, elles le sont bien, mais en un sens nouveau — pour cette raison qu’on les comprend et qu’il est dans leur nature d’être comprises. La culture démocratisée n’est pas un processus ascensionnel par lequel on permet à un public, pour ne pas dire au public en général, de parvenir à une dimension de l’existence à laquelle il n’aurait pas accès autrement (disons, pour faire vite, une dimension qui donne les moyens de comprendre le sens de l’existence, justement), mais un processus quasi horizontal descendant, comme une chape que l’on fait tomber sur les gens pour qu’ils soient toujours occupés (occupés principalement à ne pas penser). Une œuvre, ainsi, une œuvre que l’on comprend ne nous fait rien, ne nous apprend rien. Ce à quoi sans doute, on reconnaît ce qu’avant on appelait culture, c’est qu’on commence par ne rien comprendre, parce qu’il s’y passe quelque chose de proprement nouveau. Nouveau, cela ne veut pas dire du charabia — la langue classique de Borges dans son Pierre Ménard n’empêche pas qu’on n’y comprenne rien —, mais qui ne s’est jamais produit. Si tu comprends tout ce que tu lis, tu n’apprends rien, rien de neuf, tu ne fais que relire quelque chose qui a déjà été écrit. Qui niera que l’expérience de la culture est désormais profondément ennuyeuse, décevante et triste, parce qu’on comprend tout, n’apprend rien ? D’ailleurs, il faudrait d’autres mots que ceux d’art et de culture — qui sont des mots qui désignent l’ennui profond que suscitent les productions artistiques et culturelles — pour dire cette nouveauté, cet étonnement, cette incompréhension qui est le signe que l’on a affaire à quelque invention et non aux bavardages de quelqu’un qui radote avant de mourir. C’était ce que je me disais quand j’ai lu ce qu’il y avait dans l’enveloppe blanche, un court texte que Pierre Parlant avait eu l’amitié de m’adresser (à moi ainsi qu’à d’autre, disait-il) pour bien finir l’année. J’ai commencé de lire, et puis je me suis aperçu que c’était une seule phrase, et que c’était l’été. Et c’est à peu près tout. La première lecture peut-elle être autre chose qu’une expérience ? L’indice d’un sens qu’il faut découvrir, non qu’il soit caché, mais parce que tu ne l’as pas encore expérimenté ? Vila-Matas écrit quelque part qu’à partir du moment où l’on ne lit plus que des choses que l’on comprend, on vieillit. Dira-t-on, en extrapolant, que la culture, l’art nous rendent vieux, nous font tout rabougris, dès la petite enfance, des croûtons écervelés, élevés décérébrés pour mieux avaler tout ce qu’on veut bien nous faire gober ? Dira-t-on aussi que, malgré le temps qui passe, certains, comme Pierre Parlant, ont le don de nous faire rajeunir ? Et que c’est très beau.

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