comment 0

19.1.18

Après avoir essayé sans y parvenir de décrire un sentiment qu’il me semblait que je ressentais, je me suis demandé si ce sentiment existait vraiment. Nous supposons toujours, me suis-je dit, en effet, que c’est le langage, parce qu’il n’est pas intérieur, mais bien plutôt public, contrairement à nos sentiments, qui peine à nous permettre d’exprimer au plus juste ce que nous ressentons. Mais peut-être devrions-nous nous demander si ce n’est pas que, à l’endroit de ces sentiments que nous croyons ressentir sans parvenir à les décrire, il y a une place vide. Je ne dis pas rien, mais pas ce que nous croyons pouvoir y mettre. Ou que cette place, au contraire, est trop pleine de nous-mêmes pour que nous puissions en dire quoi que ce soit. Si je voulais dire quoi, il faudrait que je m’écarte, que je laisse cette place vide, mais alors il n’y aurait plus rien à dire. Aussi, nous passons notre temps à reprocher cet écart au langage, qui n’est qu’un outil que nous avons toute la vie pour perfectionner, mais en aucun cas un pouvoir magique. Je ne suis pas parvenu à décrire ce sentiment parce qu’il aurait fallu, pour ce faire, tracer tout un portrait de moi, un portrait du monde, aussi, puisque l’un ne va pas sans l’autre, que je n’ai pas eu le courage d’exécuter parce que, en quelque sorte, il absorberait toute ma vie. — Ce qui n’est pas sans rappeler certaines tentatives colossales de saisir l’essence de l’existence, des tentatives littéraires, j’entends, dont on n’est pas certain qu’elles ne se soldent pas par un échec. Or, quand nous en avons fini avec l’imitation, je crois qu’il faut savoir tirer les leçons de ces échecs qui nous précèdent.

Même si je ne suis pas certain de bien comprendre ce que je viens d’écrire, échec, c’est toutefois le mot même que j’ai employé ce matin, et hier soir, d’abord, au coucher. Il est de bon ton, à notre époque, de prétendre qu’il faut échouer pour réussir. C’est à peu près aussi intelligent que de dire qu’il faut tomber pour marcher. C’est-à-dire que c’est faux. Il ne faut pas tomber pour marcher, il se trouve simplement qu’enfant, on tombe quand on essaie de marcher. Il ne faut pas échouer pour réussir, il se trouve simplement qu’un certain nombre de ceux qui réussissent ont quelquefois échoué (à faire quelque chose, pas forcément ce qu’ils ont réussi), mais cela ne signifie ni que ce soit une condition nécessaire (on peut réussir sans avoir échoué) ni que ce soit une condition suffisante (ce n’est pas parce qu’on a échoué qu’on va réussir ; on peut continuer d’échouer encore et encore). Au lieu de quoi, l’échec dont je parle est quelque chose de plus diffus, on ne peut pas mettre le doigt dessus, appuyer, et dire : Tu vois, c’est là que ça fait mal. C’est un sentiment : il me faut bien admettre que je ne parviens pas à faire ce que je veux faire parce que ce que je fais ne suscite pas le genre de réactions que ce que je veux faire devrait susciter. C’est ce que j’appelle un échec. Mais qui ne s’oppose pas au succès. En tout cas, pas si on entend par succès une certaine quantité au-delà de laquelle on peut dire qu’on a du succès. Ce que je constate, me concernant, c’est que, au lieu de fasciner, je ne fais que laisser perplexe. C’est ce que j’appelle échouer. Or, le sentiment d’abattement qui accompagne cette manière d’analyse logique, je ne sais comment le dépasser. Chaque fois que je le ressens, je me dis qu’il vaudrait mieux arrêter d’écrire (parce que je n’ai ni le talent qu’il faut pour faire une œuvre de quelque importance ni le bagout nécessaire pour rencontrer le succès — quantitatif) et faire autre chose, comme trouver un petit boulot à temps partiel pour consacrer l’autre partie du temps à la lecture et à Daphné. Ce qui serait peut-être digne d’une existence commune, banale, médiocre (pas lire ni m’occuper de Daphné, non), mais pas indigne de moi non plus. Parce qu’après tout, cette existence banale, commune, médiocre, je sais de quoi je parle, puisque c’est la mienne, c’est celle-là même que je vis et que nulle folie des grandeurs ne parviendra jamais à convertir en quelque chose d’autre qu’elle-même, que ce qu’elle est, une existence comme il y en a tant d’autres, sans grande originalité. Oh, je ne dis pas malheureuse, non. Ce n’est pas le cas. (— De quoi te plains-tu ? pourrait-on me demander dès lors, ce à quoi je répondrais : — C’est que je ne me plains pas, je ne fais que constater ce qui est.) Pas malheureuse, non, simplement décevante. Il est très facile d’écrire, d’avoir quelque chose à dire, et de mettre ce que l’on a à dire dans ce que l’on écrit. Mais ce n’est pas nécessairement bon (ça l’est même rarement). L’échec ne se confond toutefois pas avec la médiocrité, qui peut toujours séduire le grand nombre. Il n’est pas nécessairement tragique, non plus. Non, il est tout bêtement raté. Ce qui est pire que tout.

C’est embêtant, les livres qu’on est obligé de lire jusqu’à la fin, mais pas autant que ceux dont on ne peut même pas lire le début.

IMG_1655 (1).jpg

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.