comment 0

21.2.18

Après avoir conduit Daphné à la crèche, ce matin, sous la neige, avant de passer devant la plage de la Pointe Rouge, je me suis demandé si elle serait enneigée et, passant devant pour constater qu’elle l’était en effet, j’ai garé la voiture le long de la route, suis descendu, ai traversé la route et pris une première photographie. Ensuite, j’ai descendu les escaliers qui conduisent à la plage et j’ai fait quelques pas tout en prenant des photographies de ce que je voyais. Et puis, comme mes pas laissaient des traces sur la neige qui recouvrait le sable, je me suis aperçu que je ne voyais pas simplement ce que je voyais, je ne voyais pas simplement le paysage enneigé sur les rives de la Méditerranée, un matin d’hiver, je ne voyais pas non plus les photographies que je voyais cependant que je les prenais ou tout de suite après les avoir prises, non, je voyais aussi une autre photographie, photographie qui appartient elle aussi à un paysage enneigé d’un jour d’hiver, mais pas le même. Cette photographie que je voyais à travers le paysage enneigé que j’avais sous les yeux et à travers les photographies, elle se trouvait aussi sur le paysage et les photographies, mais pas en surimpression, je ne l’avais pas sous les yeux cependant que je voyais le paysage que je photographiais, non, en calque qui filtrait ce que je voyais et ce que je faisais de ce que je voyais, si bien que je ne voyais pas simplement ce que je voyais, je ne photographais pas simplement ce que je voyais, je voyais et photographiais à travers une autre photographie à laquelle je pensais. Mais je voyais aussi les différences de paysage et les différences de signification des images photographiques, les différences entre un canton suisse et une plage méditerranéenne, une photographie mortuaire et un paysage simplement enneigé. Les images se recouvraient, mais se distinguaient donc aussi, créant une sorte de perspective distordue entre plusieurs réalités, une réalité qui est devenue un imaginaire et un imaginaire qui fabrique une nouvelle réalité. Dans la neige, je marchais dans les pas de Robert W. Mais sous la neige, il y avait encore du sable, intact, non foulé, et les traces de pas devenant des traces de pas sur la plage et non plus simplement des traces de pas sur la neige, ces traces de pas-là, je pouvais les appeler les miennes, contrairement à celles de Robert W., qui n’étaient pas là. Ensuite, j’ai quitté la plage et suis retourné à la voiture. À l’intérieur, j’ai regardé les photographies que je venais de prendre et tout ceci m’a paru étranger. Mais pas au sens où je n’y serais pas, moi, non plutôt parce que nous ne sommes jamais seuls ; — il y a toujours des pas qui laissent des traces, dans lesquels nous marchons, et qui font que nous nous sentons étrangers parce que les traces que nous laissons ne sont pas totalement les nôtres — elles appartiennent aussi à quelqu’un d’autre, qui nous précède. Étranger, oui, et vraiment moi-même, aussi, parce que cette propritété des traces de pas, je m’apercevais que c’était aussi la propriété du langage, qui ne nous appartient pas totalement parce qu’il appartient à tout le monde, mais que nous avons le pouvoir de faire nôtre. Cela ne nous rend pas moins étrangers, mais le langage, lui, nous appartient. En regardant les photographies dans la voiture, je savais que je n’avais pas marché dans les traces des pas de Robert W., quand même je ne pourrais pas faire autrement, désormais, voyant des traces de pas dans la neige, fussent-elles des traces de pas dans la neige sur la plage au bord de la Méditerranée, que de penser à Robert W., mais cela ne m’empêcherait en rien de dire de ces traces de pas sur la plage que ce sont les miennes, et celles de personne d’autre.

IMG_0530.jpg

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.