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30.5.18

Pas vraiment la meilleure période de ma vie. Quand j’y pense, 2015, c’était bien. Il se passait des choses nouvelles, des perspectives s’ouvraient, il y avait des événements, des vrais, enfin, c’est ce que je me disais, du genre de ceux qui doivent ouvrir des chemins neufs dans la vie. Je venais de publier des Monstres littéraires. J’avais beaucoup souffert, de l’attente, du sentiment d’indifférence, je m’en souviens, je marchais dans les rues grises et froides et hostiles de Paris en me disant Ce n’est pas possible que je souffre tant en vain, et On ne peut pas tant souffrir pour rien, et Ce n’est pas possible qu’une telle souffrance, qu’une telle quantité de souffrance n’ait pas le moindre de sens, j’aurais dû me répondre Eh bien, si, c’est possible, tout est possible, mais je n’y croyais pas. On a toujours tort de ne pas croire que tout est possible. 2018, à présent, c’est une autre histoire. La ville n’est plus la même, mais ce n’est pas cela qui fait la différence ; l’isolement dans lequel je me tiens a commencé bien avant de quitter Paris. À présent, j’en récolte simplement les fruits, c’est tout. Du moins, c’est ainsi que je me représente la situation. C’est peut-être tout à fait de ma faute — j’entends par là : ce n’est pas improbable —, mais qu’est-ce que ça change ? Rien évidemment. 2015, c’était bien, oui, mais c’est loin. C’est si loin, le passé. Ça ne veut plus rien dire du tout. Les années et les livres ont passé pour un résultat quasi nul, simplement des liasses de papier qui vont disparaître. Le pilon comme destin. Ironie du sort, le pilon, c’est aussi ce dont je m’occupais chez Grasset. Tous ces livres qu’on envoyait se faire broyer, pour les recycler, tonnes de papier dont plus personne ne voulait. Tonnes de papier qui allaient produire des tonnes de papier dont plus personne ne voudrait bientôt plus. Quand on y pense, c’est comique. Mais c’est une expérience que devrait faire chaque écrivain, chaque artiste, s’occuper de la destruction physique des œuvres des autres. Lorsque ce sera son tour, la destruction morale ne sera pas moins radicale, non, mais il pourra se souvenir du bon vieux temps où il massacrait l’œuvre des autres. Quand j’ai écrit le Feu est la flamme du feu, c’est à cela que je pensais. Entre autres choses. La destruction physique de l’œuvre et la destruction morale de l’auteur. Quelle importance ? Aucune. Mon relevé de compte de cette année (pour les seules éditions AS) indiquait un montant brut de 6,65 euros. Quand on déduit l’AGESSA auteur, la C.S.G. non imposable, la C.S.G. imposable, la R.D.S. imposable, la T.V.A. collectée, la T.V.A. déductible, la Formation Professionnelle auteur, restent 6,03 euros. Ces 6,03 euros sont la somme de plusieurs années de travail, de trois livres publiés en mon nom propre, ce que me rapporte ma contribution à la langue et à la civilisation françaises ainsi qu’à l’histoire de la littérature. Est-ce étonnant, dans de telles conditions, que les éditeurs ne s’intéressent pas à mon travail ? Pas vraiment, non. Pourtant, ce n’est pas cela qui m’empêche d’écrire, ce n’est pas cela qui me dégoûte d’écrire parce que je sens bien qu’entre ce que je fais et ce que cela me rapporte, le compte n’y est pas. Ce n’est pas une histoire de sous — d’ailleurs, si c’était une histoire de sous, ce ne serait pas une bonne histoire, une histoire de petits sous pas de gros sous pas de quoi faire un film —, mais une histoire de fous. Essayer de ne pas devenir fou aussi longtemps que possible, tenir bon aussi longtemps que possible, non parce que la réussite, la gloire, le succès finiront bien par venir (je crois que j’ai abandonné cette idée stupide à un moment ou un autre de ma vie entre 2015 et 2018), mais pour tenir bon aussi longtemps que possible. Conclusion tautologique de l’existence.

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