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28.7.18

Dix petites lignes d’un grandéditeur, reçues un samedi matin, pour te dire que non, il ne publiera pas ton livre. Dix lignes pour un an de travail, sans parler de toutes les années avant. Un peu comme les dix lignes de l’éditrice pour quatre ans de travail ensemble.

Impossible de ne pas me dire qu’il a raison, qu’elle a raison, qu’ils ont tous raison : le livre est raté et tout ce que je fais, de toute façon, est terriblement mauvais. Terriblement.

Chez mon père. — Dans la voiture, Daphné demande où est la maman de papa. Grande question. Même pas moi je sais. Mais nous passons. Un peu plus tard, chez mon père, je sors les albums et je lui montre cette maman qui n’existe pas, qui n’est qu’une image seulement pour elle, un souvenir pour moi. Enfin, un souvenir, non, une vie, plus tôt. Impossible de ne pas me dire que, si j’écris, c’est pour elle. L’écriture n’aura jamais été que pour elle. Mais elle n’est plus. Là ni nulle part sauf sur les photos et dans les livres. Hier, j’ai offert à Didier le Voyage sur un fantôme, qu’il lit, cet après-midi, et cite : « Aujourd’hui que maman n’est plus là, quand je regarde les films que nous regardions ensemble, il m’arrive de me demander simplement ce que je fais encore là, pourquoi je continue de faire toutes ces choses que j’avais l’habitude de faire quand elle était encore là, et pourquoi, moi, je suis encore là. Il m’arrive aussi de me demander comment je peux dépasser cette certitude de la vanité, comment je peux dépasser la certitude que l’existence est tout simplement vaine, comment je peux composer avec cette idée que, non seulement nous allons mourir — ce qui est, d’une manière stupéfiante, tout à fait trivial —, mais que ma mère est déjà morte — ce qui, d’une manière stupéfiante, n’est pas du tout trivial —, et que, par conséquent, l’existence est vouée à une forme d’échec, que mon existence est vouée à une forme d’échec, puisque, peu importe ce que je fais, peu importe ce que je pense, peu importe ce à quoi je m’efforce, ma mère est déjà morte, et que je ne regarderai plus jamais le moindre film italien ma tête appuyée sur ses genoux. »

Dans les dix petites lignes que le grandéditeur m’a écrites ce matin, on trouve, entre autres, les adjectifs suivants : étrange, chaotique, foisonnant, désordonné, obscur. L’écriture se faisant, me dit-on, au détriment du rythme narratif. Rien que ça. 

— Tu peux tout faire, mec, mais tu n’as pas le droit de priver le lecteur de la narration. Il est trop con, il ne suivra pas.
— Ta gueule.

C’est vrai que je ne sais écrire de roman. Zéro ironie. Je ne sais pas comment ça marche. Je n’ai pas de méthode. Je n’ai pas de recette. Je n’ai pas de truc. Je n’ai pas de style. Je n’ai pas de ton. Quand je commence un livre, la seule certitude que j’ai devant moi, c’est l’inconnue. Le quelque chose = X. Advienne que pourra. Quand même rien (parce que, pour un livre publié, combien sont restés lettre morte ?).

En fait, de l’ordre, dans mes idées, il y en a. Tout est en place. C’est vrai. Je me trompe parfois. Je dis des conneries parfois. Je perds des occasions de me taire parfois. Mais mes idées sont claires et précises. Des flèches. Il est possible, ce faisant, que personne — ou presque, j’insiste sur cet adverbe parce que je ne suis pas totalement tout seul, mais la minorité n’atteint jamais au grand nombre — n’en ait rien à foutre. Que tout le monde préfère l’ordre apparent qui règne dans la tête de “mes” contemporains (certains appellent ça, le nouveau monde), je n’en doute pas. Mais très peu pour moi. Très peu.

— Alors quoi ?
— Honnêtement ?
— Évidemment, oui.
— Je ne sais pas.
— Ne fais pas semblant.
— Tu ne comprends pas. Je ne fais pas semblant. Je ne mens pas. Je ne triche pas. Je ne m’épanche même pas. Tu veux du réel ? Le voilà. Tout le reste, c’est du faire-croire (make-believe), illusion, trompe-l’œil-crevé.
— Mais ça n’intéresse personne.
— Alors. Je te l’ai déjà dit non ? Alors, vous pouvez tous crever.

D’ailleurs, c’est seulement quand j’écris que je me sens bien, quand même c’est dur (l’exemple ci-dessus ne laisse pas de doute à ce sujet), le reste du temps, je suis malheureux, foncièrement. Si on ne permet pas d’écrire, j’en tirerai les conséquences.

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1 Comment so far

  1. Nicolas

    « échec, écrire, écrivain raté, Daphné, idées, la vie sociale, maman, mort, narration, vanité, Voyage sur un fantôme »

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