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La porte bleue

Au fond du jardin, il y a une porte bleue. Des fleurs étranges la gardent. Bleu. Jaune. Orange. Cette porte, il ne faut pas que je l’ouvre. L’ancien propriétaire a bien dit, pourtant, qu’elle donnait sur un terrain de sport, un court de tennis, et que de là on pouvait partir faire de jolies balades, mais je ne le crois pas. Comment le pourrais-je ? Tout ce qu’il dit porte l’empreinte du faux. C’est pour cela qu’il sera si difficile, dorénavant, de les démasquer. Ce n’est pas qu’il ait le regard fourbe, non. D’ailleurs, quand même il l’aurait, cela ne changerait rien. Il n’a pas de regard du tout. Dans ses yeux, me suis-je dit devant la porte bleue, la regardant attentivement, il n’y a rien. Le regard vide, oui, c’est ça. C’est exactement ça. Le regard vide de celui qui ne vend rien, sert purement à vendre, peut-être, messager publicitaire, intermédiaire entre les mondes, il pourrait servir à tout et n’importe quoi, tout et son contraire. Il n’y avait rien dans ces yeux, me suis-je, regardant sans ciller la porte bleue. Ni amour ni haine. Ni vérité ni mensonge. Il avait l’air de dire tout ceci est fini, tout ce en quoi vous croyiez, les valeurs, tout, il n’en reste déjà plus rien, déjà, regardez, c’est le monde nouveau. Je sais qu’il aurait voulu que je l’écoute, mais comment aurais-je pu entendre cette voix trop douce, qui parlait de demain et tout ce que l’on y trouverait si l’on voulait seulement consentir à suivre le mouvement de l’univers. Comment aurais-je pu l’entendre ? Il disait simplement que je pouvais ouvrir la porte si je le voulais et, de là, partir me promener. Prendre des sentiers, des chemins. À l’entendre, on aurait dit qu’il me promettait le tour du monde, l’aventure sur le pas de la porte. Enfin, de l’autre côté. Quelle drôle d’idée. Pas me promener, non. Je peux partir me promener en passant par la porte d’entrée, ai-je pensé tandis qu’il me vantait les mérites de sa porte bleue. Non, quelle drôle d’idée que de prendre la porte de derrière. La porte bleue qui ouvre sur des espaces aussi anodins que terrain de sport, court de tennis, prairie verte, sentier du littoral. Et tout. Il disait la vérité et, pourtant, c’était le contraire. Devant la porte bleue, j’ai eu la conviction qu’il ne fallait pas l’ouvrir. Elle devait rester close pour moi. Si je l’ouvrais, je ne sais pas ce qu’il se passerait si je l’ouvrais. Il faudrait que je l’ouvre pour le savoir. J’ai essayé d’ouvrir le loquet, mais il a résisté. J’ai insisté, mais le second non plus ne voulait pas céder. Il y a eu un souffle d’air dans la canicule de l’été et je me suis retourné pour voir les fleurs qui gardaient la porte bleue. Phallos hérissés, ai-je pensé, du jaune et du orange qui poussent au bout de tiges courbes et vertes. Étranges fleurs, qui viennent d’Afrique, me suis-je documenté avec mon téléphone, et peuplent un jardin à l’autre bout de la terre, au bord du Finistère. Géographie qui déraisonne, peut-être, ou bien est-ce autre chose ? Je ne sais pas. J’ai fait quelques pas en arrière pour regarder les fleurs et la porte, l’espace disloqué de la France, les fleurs ondulant sur fond de ciel bleu au gré du vent chaud qui leur soufflait dessus. Au loin, le ciel pur, bleu sans nuages, nulle perfection pour lui, qui tendrait plutôt vers le blanc, sa disparition. L’absence. Qu’elles sont belles, me suis-je dit ensuite, qu’elles sont belles, ces fleurs qui flottent dans le ciel. Ce sont des astres qui agrandissent l’univers. Si je parvenais à les toucher, si j’étais assez grand pour les toucher, comprendrais-je quelque chose que je n’ai pas compris jusqu’à présent ou bien serais-je simplement apaisé, cessant de chercher, de vouloir comprendre enfin ? Qu’elles sont belles, ces lunes jaunes et ces planètes orange, qu’elles sont belles, ces comètes vertes qui strient la voie qu’elles irisent, révolutions exquises, courbes qui s’étendent planes à l’infini, dans la brise quasi néante de l’été. Si je pouvais planer dans le ciel, voler, me suis-je dit, en regardant toujours la porte bleue. Alors, je suis sorti par la porte de devant, j’ai fait le tour de la maison, en passant par la rue du village, prenant tout de suite à gauche sur un petit sentier, contournant le bloc, et me retrouvant là, de l’autre côté pour voir que c’était pareil que de l’autre côté, aux verrous et aux fleurs près. Alors, j’ai fait le tour dans l’autre sens, je suis rentré dans la maison en prenant la porte d’entrée, et je suis revenu me poster devant la porte bleue. Je suis resté là un certain temps à observer sans savoir au juste pourquoi. Pensais-je découvrir quelque clef secrète dans la contemplation de la porte ? Ou m’étais-je simplement endormi debout ? J’ai essayé de nouveau d’ouvrir la porte, mais elle a encore résisté. J’ai tripoté le loquet pendant quelques minutes et j’ai commencé à suer. C’en est assez, me suis-je dit, assez transpiré. Alors, j’ai donné un coup d’épaule dans la porte. Et elle a cédé. Je savais que je n’aurais pas dû l’ouvrir. Pourquoi ne t’es-tu pas fié à ta première impression ? me suis-je demandé. Pourquoi ne veux-tu jamais suivre ton instinct ? ai-je ajouté. Je n’ai pas d’instinct, tu le sais bien. Ce n’est pas la question. C’est une façon de parler. Il n’y a que des façons de parler. Il n’y a rien que des façons de parler. Je savais que j’aurais dû me tenir de ce côté de la porte bleue. Ne pas la franchir. Je savais, bien avant de faire le tour par le dehors, que voir l’autre côté de la porte, ce n’était pas celle-là, la bonne expérience. C’est une question de seuil, de pas, le franchir, pas le sauter, ni le contourner, question de frontière entre dedans et dehors, ici et là, passer d’un plan à l’autre, d’un espace à l’autre, passer une porte. Qu’est-ce que je raconte ? Qu’est-ce que j’ai vu de l’autre côté de la porte bleue ? Les fleurs, à perte de vue, avaient colonisé le monde. Elles formaient une végétation si dense que, de là où je me trouvais, en surplomb de la vallée, si je n’avais pas vu, avant d’enfoncer la porte bleue, les étranges fleurs jaunes et orange qui en gardaient l’entrée, je n’aurais rien distingué qu’un immense tapis tricolore. Il fallut quelques minutes à mes yeux pour s’habituer à la lumière vive qui émanait de cet immense champ de couleurs. Quelques minutes encore pour m’apercevoir que la rumeur des fleurs n’étaient pas une réponse au vent, mais une sorte de message à moi destiné. Qui d’autre aurait pu comprendre ? N’importe qui personne. Elles me dirent que j’avais bien fait de les écouter, de franchir la porte bleue. Elles m’avaient vu faire le tour et s’étaient amusées de ce périple pour rien. Elles me dirent qu’il ne fallait pas avoir peur. C’était normal d’avoir peur, précisèrent-elles, le monde nouveau fait toujours peur. Elles ne me voulaient que du bien, dirent-elles, mon bien à moi ainsi qu’à toute mon espèce. Viens, me dirent-elles, viens parmi nous, caresse nos pétales, ils sont si doux, vois comme ils sont grands, vois comme ils sont beaux, vois comme ils sont colorés. Ne voudrais-tu pas être coloré comme nous, me demandèrent-elles, ne rêves-tu pas de nous, la nuit ? N’as-tu jamais désiré toi-même, en faisant un tour dans le jardin, devenir phallus en fleurs, pistil plutôt que tactile, pétale mieux qu’animal ? Tout n’a-t-il pas commencé ici, au fond d’un jardin, avec nous, les plantes ? Viens, et redeviens la plante que tu es né. Oublie-toi et coule-toi en nous. J’étais abasourdi, étourdi par ce langage et l’odeur lourde qui emplissait l’atmosphère de ces millions de fleurs. J’ai regardé la vallée qui s’étendait à mes pieds. J’ai fait un pas en avant, je crois. Non, un pas de plus en avant, je le sais. J’allais les rejoindre, j’allais les laisser me dissoudre, se nourrir de mon humus. Et puis, je me suis dit mais comment renoncer à toi ? Comment ne plus l’être ? Enfin, comment, non, ce n’est pas la question, comment, je le vois bien, il me suffit pour cela de faire un pas, un pas de plus, non, mais comment le pourrais-je ? suis-je ici pour me convertir, suis-je ici pour accomplir la métamorphose absolue, la dernière ? J’ai trouvé tout ceci absurde, un peu comme quand on chasse une idée saugrenue, une idée que l’on n’a pas vraiment eue, mais qui nous a occupé l’esprit quelques instants, quelques instants de trop surtout. J’ai crié fermez-la ou je reviens avec du désherbant. Mais je parlais tout seul, sans doute, si l’on parlait aux fleurs, elles ne nous comprendraient pas. Alors, j’ai fait un pas en arrière, un pas de moins, et un pas de moins, et je ne sais pas combien de moins, et j’ai refermé la porte derrière moi, en tirant un grand coup. Sec. J’ai refermé les loquets, et j’ai appelé l’ancien propriétaire. Je lui ai dit que j’avais bien réfléchi et que je n’allais pas signer le compromis de vente finalement. Il a eu l’air étonné, comme s’il ne s’attendait pas à ce que je l’appelle. Il y a eu quelques instants de silence et puis il m’a demandé vous n’êtes donc pas passé par la porte bleue ? Justement, lui ai-je répondu, et j’en suis revenu. Il n’a plus rien dit. Je laisse les clefs sur la table du salon, ai-je ajouté, et je claque la porte en partant. Et puis, j’ai raccroché. Maison de fous, me suis-je dit en partant, comment renoncerai-je à mon être ? Et puis j’ai disparu au coin de la rue.

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