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La vie dans les bois

Non mais, en fait, s’il y a des écrivains ratés, il y a aussi des écrivains réussis. Illumination ! Des qui font tout ce que l’on attend d’eux, avec une sorte de perfection qui leur permet d’éviter toutes les embûches, tous les échecs, les écueils, mais pas les écuelles, la beurette parfaitement intégrée qui donne une bonne image de la femme musulmane, le bon exemple à suivre pour toutes les petites comme elles, sauf qu’elles, évidemment, ne sont pas comme elle, qui n’a pas besoin de s’intégrer, fille de diplomates, ou bien encore l’intellectuel juif qui met tous les maux de la terre, et surtout de la France, parce que la terre, en fait, il n’en a rien à foutre, sur le dos des Arabes parce que, de toute façon, ils sont en retard dans l’histoire, ou alors le bon blanc comme du jambon qui dit pareil mais qui, si on lui demandait, dirait que, quand même, c’est un peu de la faute des Juifs aussi, mais il ne le dit pas, non, s’il le disait, il finirait raté et ça, pour un écrivain réussi, c’est une source d’angoisse infinie. Et j’en passe. J’en oublie. Il fait chaud, hein ? Enfin, c’est ce que je me suis dit après être allé courir. À vrai dire (dans tout ce que j’écris désormais, il faut que je sois absolument honnête, je ne dois rien dissimuler, je dois tout bien mettre à plat et si ça ne peut pas être mis à plat, ce que j’ai à dire, si ça a trop de volume ou trop de profondeur, pourvu que ce ne soit jamais le cas, il faut que je sois parfaitement transparent, une fine pellicule de film plastique, pas plus, infiniment fine), je ne sais pas si on peut me prendre au sérieux. En général ? Non, je ne dirai pas en général. En particulier, plutôt. En l’occurrence, quoi. Je venais d’aller courir. Or, comme on n’arrêtait pas de le dire partout, et de l’entendre, de fait, par conséquent, je crois que je l’ai déjà évoqué, qui plus est, dans la première de ces histoires, dans le premier de ces contes, je ne sais toujours pas comment il faut que je dise, bref, il faisait chaud, mais vraiment, c’était la canicule, et jamais dans la mémoire des hommes, il n’avait fait si chaud. Dans la mémoire des hommes, peut-être, je me suis mal exprimé. Dans la mémoire des hommes, et des femmes, n’oublions pas les femmes, n’oublions personne, surtout quand on parle du climat, dans la mémoire des hommes, et des femmes, et des autres, de tous les autres, sur terre, il n’avait jamais fait si chaud. Évidemment, comme la mémoire des hommes n’est pas aussi longue que l’histoire de la terre elle-même, et que l’histoire de la terre ne va pas aussi loin que ce qui est vraiment arrivé à la terre, on ne savait pas vraiment si c’était exact de dire que, jamais, ô grand jamais, il n’avait fait si chaud, mais on le disait quand même, parce que, le plus important, ce n’était pas dire la vérité ou de dire le contraire de la vérité, ni de mentir, ni de se foutre de la gueule du monde, non, le plus important, voire l’essentiel, nous ne vivons pas à une époque où il faut avoir peur des mots, non, l’essentiel, c’était de dire quelque chose. Quoi que ce soit. Bon, il faisait chaud quoi, et moi, je ne sais pas pourquoi, pourtant, on n’arrêtait pas de le dire, de l’entendre, d’en parler, et caetera, moi, j’étais allé courir quand même. Je ne sais pas si je l’ai fait par esprit de contradiction, mais je l’ai fait, et force est de constater que j’ai eu chaud, très chaud. Aussi, je ne sais pas s’il faut prendre ce que je dis au sérieux, je suis peut-être victime d’une insolation. C’est ce que je voulais dire. Enfin, non, pas tout à fait. En courant, j’ai longé pendant un bon moment le littoral en suivant un sentier, le sentier du littoral (J’ai m’impression d’avoir déjà raconté cette histoire, mais je n’en suis pas certain, je ne sais pas d’où vient cette sensation de déjà-vu. De la canicule ? Peut-être que c’est la canicule. Disons que c’est la canicule.) et, comme il faisait chaud, j’ai eu l’impression que mes pieds s’enfonçaient dans le sol. Ce qui n’était pas possible, évidemment, parce que la terre sous mes pieds était si sèche, à cause donc de la chaleur caniculaire, que mes pieds ne pouvaient pas s’y enfoncer. Et de fait j’ai regardé mes pieds et non ils ne s’enfonçaient pas dans la terre. J’ai tellement bien regardé que j’ai failli m’écraser par terre et, pour le coup, c’est ma tête qui se serait enfoncée dedans. Littéralement. Mordre la poussière. À pleine bouche. Mais non. Mais oui, j’avais toujours l’impression de m’enfoncer. Je me suis dit, c’est bizarre, tu as l’impression de t’enfoncer dans le sol, mais tu ne t’enfonces pas dans le sol, d’où vient cette impression ? J’ai regardé autour de moi et j’ai vu que je venais de pénétrer dans la forêt qui longe le littoral. Peut-être, me suis-je dit à moi-même, peut-être est-ce la forêt qui rétrécit et me donne cette impression d’être plus près du sol, comme si je devais me tasser sur moi-même, me rapprocher du sol pour ne pas être écrasé par la forêt. J’ai tendu le bras droit droit au-dessus de ma tête et je n’ai pas réussi à toucher la cime des arbres. Preuve, ai-je pensé instantanément, preuve que la forêt ne rétrécit pas, qu’elle ne se replie ni sur elle-même ni sur moi-même. Alors quoi ? Aucune idée, me suis-je dit. Devant moi se trouvait une volée de marches que je ne me sentis pas le courage d’affronter en courant. Je décidai donc de ralentir et de franchir l’obstacle en marchant. Lâche, à n’en pas douter — les hommes sont des lâches, c’est bien connu —, mais raisonnable — tous les hommes sont raisonnables, c’est à ça qu’on les reconnaît, les femmes aussi, d’ailleurs, et tous les autres avec. Après avoir franchi le dernier degré de la volée de marches, j’étais quand même très essoufflé, et je me suis dit que j’allais ralentir, peut-être pas jusqu’à m’arrêter, mais presque, il ne s’agirait pas de tomber dans les pommes. J’ai donc ralenti et j’ai entendu une voix me dire :
— Il fait chaud, hein ?
— Carrément. Je sue comme un cochon.
C’est ce que j’ai répondu machinalement sans même me dire que c’était bizarre que quelqu’un me parle alors que, depuis une demi-heure, au moins — j’ai regardé sur l’application de mon téléphone et ça faisait un peu moins — putain de blessure narcissique —, depuis une demi-heure au moins que je courais, je n’avais encore rencontré personne. J’ai regardé autour de moi et je n’ai vu personne.
— Tu débloques, mon vieux. Le coup de chaud te guette. Si tu commences à entendre des voix, me suis-je dit à moi-même à voix haute.
— Non, vous n’entendez pas des voix.
J’ai regardé encore une fois autour de moi, mais je n’ai vu personne.
— Voilà. C’est le moment de faire demi-tour. Je vais envoyer un texto à Nelly pour lui dire que si je ne suis pas rentré dans une heure, il faudra appeler les secours.
— Non mais par ici. Par ici.
J’ai tourné la tête en direction de l’endroit d’où venait la voix et en tendant la nuque et en penchant la tête en avant comme une tortue qui sort sa tête de la carapace, fronçant les sourcils en me grattant la tête, j’ai scruté le sous-bois d’où venait la voix. Et là, je l’ai vu. C’était un petit bonhomme. Mais pas un nain ou un lutin ou rien de ces conneries qu’on trouve dans les contes pour enfants, non, juste un petit mec, quoi, habillé comme un petit mec qui vit dans les bois, quoi, une tenue militaire sans insigne de l’armée, un petit survivaliste, ai-je pensé en le regardant. Il était parfaitement normal, brun, la cinquantaine, plutôt mince, mais petit. Tout petit. Je ne sais pas, moi, dans les soixante-dix-quatre-vingt centimètres. Plus petit que Daphné, ça, c’est sûr. Décidément, elle n’est pas si petite que ça. À la naissance, on nous avait pourtant parlé d’un retard de croissance, une connasse de pédiatre, il faut croire qu’elle a bien rattrapé : elle est plus grande que les petits mecs de cinquante ans que son père croise dans la forêt, l’été dans le Finistère, quand il va courir. Bon, j’ai dit au petit mec :
— Je suis content de vous voir. J’avais peur d’avoir chopé une insolation ou un truc dans le genre.
— Il fait chaud, hein ?
— Carrément, ça tabasse. Je me disais : quel con d’être sorti par cette chaleur. La prochaine fois, je dirai à ma femme, enfin, mon épouse, je lui dirai, à mon épouse, de ne pas me laisser sortir.
— C’est la sagesse.
— Carrément. Pardon, je sais que c’est malpoli, enfin, j’imagine que ça doit l’être, mais je ne suis pas très bon pour les formes sociales de la conversation, surtout par temps de canicule, mais est-ce que je peux vous demander ce que vous faites ici ?
— Vous venez de le faire.
— Quoi ?
— Vous venez de me le demander.
— C’est une réplique de film ?
— Quoi ?
— Non, rien. Laissez tomber. Vous ne voulez pas répondre. Je comprends. Désolé. Vraiment. Je peux être lourd, quelquefois.
— Si, si. Au contraire. Je suis là pour ça. Je vis dans la forêt.
— Pardon, décidément, je suis incorrigible. Pardon, mais vous êtes là pour quoi ?
— Répondre aux questions.
— Quelles questions ?
— Toutes les questions. En l’occurrence, les vôtres.
— Putain, non, mais j’ai vraiment pris un coup de chaud, moi.
— Peut-être, mais je suis quand même là pour répondre aux questions.
— Vous êtes un genre d’elfe, c’est ça ?
— Vous avez déjà vu un elfe ?
— Non.
— C’est pour ça.
— Pour quoi ?
— Pour ça que vous me demandez si je suis un elfe. Si vous en aviez déjà vu, vous ne me le demanderiez pas, ça n’a rien à voir. Moi, je suis juste un petit mec.
— En fait, c’est ce que je pensais. Mais je n’ai pas osé vous le dire comme ça. Je me suis dit, un petit mec qui vit dans la forêt préférera sans doute qu’on pense que c’est un elfe plutôt qu’un petit mec dans la forêt.
— Non. Pas moi.
— C’est bien. Il faut assumer. C’est ce que je dis toujours. Les gens n’assument pas. Ils veulent tous être des stars, ils font semblant, ils y croient, jusqu’au jour où bam ! ils se prennent le mur de la réalité dans la gueule et là, je peux te dire que ça fait mal. Pardon, je ne parle pas comme ça d’habitude, mais il fait chaud. Vous n’auriez pas de l’eau, par hasard ?
— Non.
— Dommage. Et sinon, vous répondez à quel genre de questions ?
— Toutes.
— Et les réponses sont exactes ?
— Essayez, vous verrez.
— Je m’appelle comment ?
— Jérôme Orsoni.
— Ma femme ? Enfin, mon épouse ?
— Nelly.
— Ma fille ?
— Daphné.
— Je fais quoi dans la vie ?
— Écrivain.
— Un bon ?
— Non, un raté.
— Est-ce que ça va changer ?
— Je ne fais pas dans l’avenir.
— Comment ça ?
— Je ne prédis pas l’avenir. Je dis la vérité. C’est tout. Je ne suis pas devin. Je suis un affirmateur.
— Un quoi ?
— Un affirmateur.
— C’est quoi ça ?
— Nous sommes plus nombreux qu’on ne le croit. Les affirmateurs répondent aux questions que leur posent ceux dont ils ont l’heur de croiser le chemin.
— Et vous vivez tous dans la forêt ?
— Oui.
— En Bretagne ?
— Non. Partout dans le monde.
— Comment ça se fait que je ne vous ai jamais vus ? Vous ne sortez que par temps de canicule ?
— Exactement.
— Ouais, c’est ça, fous-toi de ma gueule, ai-je marmonné.
— Quoi ?
— Je sais que j’ai chaud et que je dois avoir l’air parfaitement ahuri, mais vous n’êtes pas obligé de vous foutre de ma gueule.
— Je ne me fous pas de votre gueule. Je suis un affirmateur. Vous m’avez croisé et, tant que vous parlerez avec moi, je répondrai à toutes vos questions. Je remplacerai vos questions par des affirmations.
— C’est ça, ouais. Encore une secte ou une connerie du genre. La fin du monde est proche. Tu vas me vendre un bracelet ou une toque de merde, un truc contre les rayons du soleil, ou je ne sais pas trop quoi.
— Tu crois vraiment que je me planquerai dans la forêt pour vendre des trucs aux gens ?
— Je ne sais pas. Avec les tarés, on ne sait jamais.
— Quoi ?
— Non, pardon, j’ai chaud. Désolé, ce n’est pas ce que je voulais dire.
— Tu m’as traité de taré, espèce de connard.
— Non, mais ne vous énervez pas.
— Je vais te défoncer la gueule, connard de Parisien !
— Ne vous énervez pas. En plus, je ne suis pas parisien.
— Ouais, c’est ça. J’ai vu le profil Airbnb de ta femme. Ne me prends pas pour un con.
— Non, mais oui, on vivait à Paris, mais on a déménagé… Attends, comment ça, le profil Airbnb de ma femme ?
— Bon. Je crois que je vais y aller.
— Tu mates ma femme sur internet, espèce de putain de pervers. C’est moi qui vais te défoncer la gueule, con de nain !
J’ai voulu me jeter sur lui, mais il a disparu derrière les buissons dans le sous-bois. J’ai bien essayé de le suivre, mais c’était plein de ronces et je me suis écorché les jambes, les mains et les avant-bras. Ça commençait même à saigner un peu. J’ai juste eu le temps de hurler :
— Ouais, c’est ça, casse-toi, con de nain ! Si je te revois, je te défonce la gueule. Je suis de Marseille, moi, enc…
Je n’ai pas eu le temps de terminer ma phrase. J’ai trébuché sur une racine et je suis tombé en arrière. Je ne me suis pas fait vraiment mal. Mais quand même, je me suis senti un peu honteux.
— Tu te rends compte un peu des conneries que tu inventes, Jérôme ? me suis-je sermonné à haute voix.
— Non mais je n’invente rien. Il était là, le petit mec en tenue militaire.
— Personne ne te croira, de toute façon.
— Ça, c’est sûr.
— Et après tu te plains d’être écrivain raté.
— Oh, c’est bon. Il faut rentrer maintenant. Il fait chaud.

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