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I’M THE FUTURE

Si tu pouvais te tenir tranquille sans rien faire du tout, tu crois que ça irait mieux ? Je ne sais pas. À vrai dire, je ne sais même pas si c’est une bonne question, si c’est la question qu’il convient de poser. Et puis, c’est quoi ça, ça ? La vie ? Oui, je suppose que c’est la vie. Alors la vie ne supporte pas le repos. Il se passe toujours quelque chose. Même quand tu ne fais rien, quand tu crois ne rien faire du tout, il se passe quand même quelque chose. Tout ce que tu pourrais espérer, toi, dès lors, ce serait te tenir suffisamment au repos pour laisser la vie avoir lieu sans toi et être là quand même, mais sans interférer, pour le dire ainsi, sans rien déranger des événements de la vie qui ont toujours lieu. C’est ce vers quoi nous tendons tous, un jour ou l’autre, non ? Quitter le schème. Sortir de soi, sortir du monde, et voir comment c’est quand on n’y est pas. Sauf que c’est impossible, tu ne peux pas quitter la scène. Le schème, c’est toi. C’est toi qui le fais fonctionner, en sorte qu’au mieux tu te fais des idées, des illusions, tu as l’impression que ce sont ces illusions qui te font vivre, te permettent te tenir, parce que tu ne sais pas que ce sont des illusions, alors qu’en fait elles interfèrent avec le fonctionnement du schème qui, dès lors, se met à dérailler, tout est déformer. Et si je me tenais tranquille quelques minutes de plus, si je disparaissais sans laisser de traces, si je passais inaperçu dans le flux des choses qui coulent et couleraient mieux sans moi, l’homme est un prédateur, le mâle surtout, il faut qu’il disparaisse à tout jamais. Pourquoi pas ? Après tout, ce n’est peut-être pas une mauvaise idée. S’il y avait moins de monde sur terre, ce serait un endroit plus agréable. Mais c’est rarement en ce sens que les gens entendent la notion de disparition. Pour eux, disparaître, c’est avant tout raconter qu’on disparaît. Le faire savoir. Si tu disparais en silence, la disparition en tant que telle n’a aucun intérêt. Pour que la disparition en vaille la peine, il faut encore que l’on t’admire. Aussi, s’agit-il moins de disparaître que d’apparaître disparaissant, présenter le spectacle de l’effacement, camper la stance monacale du retrait, tout en se faisant admirer. Oh, je sais, je sais que je ne suis qu’un petit moraliste. Je sais que personne ne m’entend — si l’on m’avait entendu, j’en aurais eu vent, non ? —, mais tant pis. Ce n’est pas une raison suffisante pour arrêter. Voyez-vous, j’ai longtemps cherché des raisons valables d’arrêter. De tout arrêter. Parce que, pour être parfaitement honnête, parler tout seul ou dans le vide, eh bien, c’est limité. On parle à haute voix et les répliques que l’on perçoit en retour ne sont jamais que l’écho de sa propre voix. On pourrait fatiguer. Pas moi. Enfin, oui, je fatigue, comme tout le monde, je veux dire : comme quelqu’un qui parlerait à quelqu’un d’autre qui lui répondrait et ainsi de suite, mais même si ce n’est pas mon cas, je ne peux pas m’arrêter. Parfois, je caresse le rêve de pouvoir m’arrêter quand je veux. De commencer quelque chose, d’avancer, et puis de me dire, au bout d’un petit moment, quand je vois que ce n’est pas trop mal, c’est bon, j’en suis venu à bout. Mais à bout de quoi ? Je ne sais pas. Il n’y a pas de bout du tout. Ce n’est même pas qu’il existe, mais qu’on n’y parvient pas, au bout. Pas même qu’il existe, mais qu’on ne peut pas l’atteindre, que par essence il reste hors de portée, le bout. Non. Ça n’en finit jamais. J’imagine que c’est pour cette raison que tu peux avoir la sensation, souvent, de tourner en rond. Et c’est peut-être vrai. On ne peut pas vraiment savoir. Et même si l’on savait, peut-être aurait-on encore des doutes. C’est infini. En fait, quand on y pense, le seul réel écueil, ce n’est pas la fatigue, qui finit toujours par passer, mais l’épuisement. Non qu’on n’en puisse plus, mais qu’on ait épuisé ses ressources propres et qu’il ne reste plus rien, qu’un pantomime passablement ridicule, un singe qui ignore ses propres simagrées, un perroquet qui radote, un enregistreur cassé, un robot qui débloque, une intelligence artificielle. Tout cela, je fais un geste ample de la main pour souligner mon propos, tout cela constitue mon époque. Il faut que j’en aie conscience. Je ne peux pas y échapper. Je ne peux pas faire comme si je n’étais pas contaminé par le virus de l’épuisement, la maladie du copiste ignorant. Au contraire, il faut que je m’imprègne de cette atmosphère. C’est à force de la rejeter, de lui nier toute réalité, alors même qu’elle est là, imposante et obèse, qu’on finit par en devenir le jouet. Petit moraliste. Oui, je sais, je n’ai aucun doute à ce sujet. Je ne suis pas niais. Tout ce que je fais, je fais un geste plus serré, concentré sur lui-même, pour souligner mon propos, achoppe sur l’indifférence, qui réduit l’idée même de l’entreprise à néant. Mais je ne peux pas m’arrêter. Non je ne peux pas m’arrêter. Quitte à me répéter. Mais ça n’a jamais deux fois le même sens. Il y a toujours un contexte différent. On n’y comprend rien ? Peut-être. Peut-être. Je sais. Mais on ne peut pas toujours discuter. Il faut monologuer quelquefois. Quitte à divaguer. Quitte à divaguer, oui. Laisser les phrases couler d’elles-mêmes. Sans source. Comme ça. Tout simplement. Allongé par terre, comme je le suis en ce moment, dans ce grenier aménagé où je viens de trouver un peu de calme, pas de repos, un peu de silence pour laisser mes idées aller où elles les veulent, étoiles filantes, significations fuyantes. Se confondre avec les phrases. Un peu comme l’on parvient, quand le climat est bon, à se confondre avec une certaine ligne musicale. Mais n’est-ce pas une façon de disparaître ? Tu crois ? Je ne sais pas ce que j’en pense, moi. Je n’avais jamais vu les choses comme ça. Mais maintenant que tu me le dis, je me dis pourquoi pas ? Ce serait disparaître en agissant. Pourquoi pas ? C’est tout ? Oui, c’est tout. Je ne suis pas là pour vendre du rêve. Je ne propose de méthode miracle pour reprendre possession et contrôle de sa vie. Je ne donne pas de conseils. Si je ne suis qu’un petit moraliste — ne te trompe pas sur le sens du mot conte —, je suis un moraliste à fond. Je ne suis pas là pour te rassurer. Celui qui t’aime vraiment, celui-là ne veut pas que tu sois rassuré. Il veut que tu sois angoissé. Mais pas pétrifié d’angoisse, non. Il n’y a que ceux qui te détestent, te méprisent, qui veulent que tu sois apaisé. Ils ont tout intérêt à ce que tu le sois et qu’eux ne le soient pas, qui fabriquent ton apaisement, ton contentement, te laissent découvrir ton identité minoritaire profonde. Je ne veux pas que tu sois rassuré. Je ne veux pas que tu sois pétrifié d’angoisse. Il faut que tu sois à ce point effrayé par la vie, que tu ne puisses plus connaître de repos. Il faut que l’urgence du sens de la vie t’apparaisse dans toute sa violence, insomnie permanente. Si tu penses avoir réussi ta vie, c’est que tu l’as ratée. Si tu penses avoir raté ta vie, tu ne l’as pas forcément réussie. C’est peut-être vrai. Tout à l’heure, en roulant en voiture, nous sommes passés devant une maison d’où sortait un type. Comme il y avait un STOP devant sa maison, je me suis arrêté et j’ai pu l’observer quelques instants. Je ne crois pas qu’il souffrait d’un quelconque handicap, mais il avait quand même l’air franchement débile. Et laid. Mais pas la laideur monstrueuse, malade, pas une laideur qui saisit, méduse, non, la laideur banale, la laideur de tout le monde, une laideur qui respire la bonne santé, même s’il avait l’air un peu détraqué, je crois qu’il pourrait vivre jusqu’à ses quatre-vingts ans passés. Il était brun, mal coiffé, pas propre, mais pas sale non plus, ce n’était pas une question d’hygiène, c’était son corps qui était comme ça, qui avait l’air manqué, il portait des lunettes comme on en voit dans les pubs à la télé, où des stars vendent des merdes bon marché en te faisant croire qu’elles les portent au festival de Cannes, tu vois le genre. Il avait un jean, des baskets, l’uniforme, quoi. Mais surtout, il portait un tee-shirt noir. Rien d’extravagant, tu crois ? Dessus, tu sais ce qu’il y avait écrit dessus ? Dessus, il y avait écrit en grosses capitales d’imprimerie blanches : I’M THE FUTURE. Je l’ai regardé un instant de plus et puis j’ai appuyé sur l’accélérateur pour lui échapper, échapper à son regard que je venais de croiser. Je crois qu’il avait vu que je le regardais et devait s’imaginer que je m’intéressais à lui. Ce qui, en un sens, était vrai. En fait, je voulais surtout échapper à la vérité. Qu’il n’était pas l’avenir, non, qu’il était le future. V. O. En américain dans le texte. Cette forme de vie-là qui, au fin fond du Finistère, qui est un trou du cul tout rond de la France, laquelle France est déjà un tout du cul tout rond de la terre, et caetera, tu vois où je veux en venir, que cette forme de vie-là porte un tee-shirt noir sur lequel il y a écrit en américain I’M THE FUTURE, pas JE SUIS L’AVENIR, parce qu’avoir JE SUIS L’AVENIR écrit sur son tee-shirt, ce serait kitsch, bon pour les Journées Mondiales de la Jeunesse, mais pas I’M THE FUTURE, qui est méta-kitsch et passe totalement inaperçu aux yeux de celui qui porte un tel tee-shirt, méta-kitsch parce que c’est du kitsch exponentiel, I’M THE FUTURE est une proposition qui porte sur la nature du kitsch de ne pouvoir s’exprimer dans une langue parfaitement intelligible, mais vaguement confuse pour donner du plaisir, faire jouir celui qui exprime la proposition, cette forme de vie-là, c’est le présent. Et c’était le conte numéro 4.

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