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Vadim Blanc

Je l’ai rencontré quand je vivais encore à Paris. Un mercredi après-midi au tout début du printemps. Je me souviens bien du jour parce que le quartier venait d’être bouclé pour la troisième fois en un peu plus d’un mois à peine. Je n’avais pas fait attention, en fait je m’en foutais un peu, mais toujours est-il que je m’étais retrouvé coincé, impossible de rentrer chez moi. J’avais bien essayé de négocier avec les flics, mais j’avais très vite compris que ce n’était pas le moment, ils étaient sur les dents, si j’avais insisté un peu plus, je me serais sans doute fait tabasser, et ce n’était pas franchement mon truc, ça ne l’est toujours pas, d’ailleurs. Même après tout ce qu’il s’est passé. Donc, je ne pouvais pas rentrer chez moi et j’avais tourné un peu dans les alentours en essayant de trouver un endroit calme où passer le temps. C’était un ancien cinéma. J’étais passé devant une ou deux fois avant, mais je n’étais jamais entré. Là, comme je n’avais rien d’autre à faire, et que j’avais toujours été intrigué par le style asiatique un peu décalé, pas franchement orientaliste, plutôt clin d’œil raté, ce qui faisait tout l’intérêt de l’endroit, en fait, un intérêt plus éthique qu’esthétique, si ça veut dire quelque chose. Bref, je m’étais dit que comme je n’avais rien de mieux à faire, je pouvais passer l’après-midi là, en attendant que les choses se calment et que je puisse rentrer chez moi. Il y avait une cour à l’intérieur. Que du béton. Pas un arbre. Brut, quoi. Avec des chaises en métal noir et en bois, les tables pareils, et un vieux zinc qui avait dû être récupéré d’un bar qui avait dû mettre la clef sur la porte et être installé là pour planter le décor. Complètement décalé, mais encore une fois, c’était clairement ça, le truc de l’endroit. Il n’y avait personne. Je me suis assis au comptoir et j’ai commandé un verre. Un whisky japonais, je crois. Ou un demi. Je ne sais plus. Je ne crois pas que ça ait la moindre importance. Si ? Bon. J’ai bu mon verre et il est venu s’asseoir à côté de moi. Il m’a demandé ce que je faisais là, mais pas du tout sur un ton inquisiteur, simplement pour faire la conversation, du genre pour savoir si l’autre est là pour les mêmes raisons que toi, ce qui paraît plutôt normal. Enfin, moi, j’ai trouvé ça normal. Et donc je lui ai répondu et nous nous sommes mis à parler de tout et de rien. Est-ce que c’est à ce moment-là que j’ai appris qu’il faisait partie des mouvances ? Mais non, pas du tout. Cette fois-là, nous avons parlé de tout et de rien. Comme deux personnes qui discutent en buvant un verre au comptoir. Et puis, de toute façon, même après, ce n’était pas ça, vraiment, le sujet de conversation principal entre nous. Ça l’a été, oui, surtout, à la fin. Mais, en fait, même quand je l’ai appris, après, enfin, même quand je l’ai compris, ce n’était pas ça le sujet. Nous étions devenus amis et il y a plein de choses qu’on tolère chez ses amis que l’on désapprouve ou condamne chez d’autres. Et puis, les choses n’étaient pas comme ça. Quand, un peu avant, on avait célébré mai 68 en France, on avait vu débarquer sur les plateaux de télé tout un tas de vieux cons qui expliquaient à des gens qui s’en foutaient finalement pas mal de savoir ce qu’ils avaient bien pu faire cinquante ans plus tôt que ce qu’ils avaient vécu, c’était génial, mais que ce n’était pas pour nous. Des soi-disant libertaires qui étaient pires que les pires des fascistes parce que leur discours avait l’air de dire j’ai tout vu, j’ai tout fait, j’ai cassé du bourgeois, la révolution, ça ne sert à rien, le capitalisme, c’est la seule organisation du monde possible, fermez-la et rester au chaud chez vous sinon vous allez en prendre plein la gueule. Et ils avaient raison. Les mouvances l’avaient bien compris. Elles se sont battues contre ça. Le défaitisme généralisé. La grande peur joyeuse. Alors que, tout le monde le sait, de joie, dans un monde comme celui-là, il n’y en a pas, il ne peut pas y en avoir. Ce qu’on a appelé les mouvances, même si elles ne sont jamais nommées elles-mêmes, elles, elles étaient purement dans une logique destructive. Même pas nécessairement violente. Je sais qu’ils ont souvent été violents, mais ça n’avait rien à voir avec les black blocs, par exemple, la violence arrivait toujours en fin de compte, pas comme un mode d’action, plutôt comme la conséquence que l’on tire après avoir fait le constat d’un échec. Comme si la violence était trop une façon d’agir. Ce n’est pas clair, la façon dont je m’exprime, mais ce que je veux dire, c’est que dans une logique destructive, même la violence a quelque chose de constructif, ce n’est jamais une fin en soi de casser des vitrines dans une manif, on veut faire entendre quelque chose, le capitalisme, c’est le mal, grosso modo. Dans une logique destructive, un message, c’est déjà trop. C’était plus noir que ça, encore. Surtout pas révolutionnaire. Enfin, c’est ce que j’ai compris de ce que me disait Vadim. Parfois, ce n’était pas évident de comprendre où il voulait en venir. J’avais l’impression que c’était un exercice de politique et d’éthique négatives. Un peu comme la théologie négative. Vous savez, comme Dieu dépasse infiniment notre entendement, nous ne pouvons pas en parler, nous ne pouvons pas dire ce qu’il est, le seul moyen que nous ayons à notre disposition pour tenter le cerner, de le définir, c’est de procéder par la négative, de dire ce qu’il n’est pas. Aujourd’hui, aussi, quand j’en parle, je me rends compte qu’il était un peu marginal au sein même des mouvances. On en a fait un maître à penser, mais c’est plutôt à cause de la fin symbolique. Parce que, moi, l’impression que j’avais, c’était qu’il n’était pas le chef, mais une sorte de menace permanente au sein des mouvances. Le truc, vous voyez, c’est qu’il y avait toujours un doute chez lui. Dans les mouvances, le doute a été soigneusement éradiqué. Comme dans tous les mouvements politiques, idéologiques, d’ailleurs, on traque le doute et les sceptiques. Il faut éradiquer le doute à la racine. Le problème qu’il a rencontré avec les autres, c’était qu’il était fondamentalement sceptique. Jusqu’à la paralysie quelquefois. Les autres n’étaient pas comme ça. Je le sais parce que j’en ai rencontré certains. Une fois, l’un d’entre eux a débarqué chez lui. J’ai oublié son nom. Un grand Noir. Comment vous dites ? Oui, c’est ça. Ça me revient. C’était complètement fou de les entendre parler entre eux. Ils parlaient librement devant moi. Peut-être parce qu’ils pensaient que j’étais à des années lumières de représenter une menace. Ce qui était vrai. Personne ne savait que j’étais suivi. Évidemment. Sinon, je n’aurais plus accepté de le rencontrer. C’était un ami, avant tout. Jamais je n’aurais voulu lui faire courir le moindre risque. Fou ? Ah oui, c’était fou parce que c’était à la fois très violent et très froid. Les autres, je le sentais, et je sais qu’il le savait lui aussi, les autres ne maîtrisaient pas tout. C’était un peu du recyclé, leurs idées. Un peu de tout pour donner l’impression qu’il y avait un réel fondement, mais s’il n’avait pas été là, ils n’auraient jamais réussi à articuler leur courant. Jamais. Très froid et très violent. Comme s’il fallait toujours que tout soit sur le point de s’effondrer. Maintenant, on le sait. Bien sûr. Mais à l’époque, ce n’était pas clair du tout. Tout était si confus. Tout était effectivement sur le point de s’effondrer. Mais, à l’époque, ce n’était pas encore sensible. Mais, eux, malgré leur côté amateur, ils avaient clairement perçu ce trait de l’époque, et ils se comportaient comme si ça pouvait se produire à tout moment, à chaque instant. Une autre fois, à une soirée, j’ai vu Maria. Je ne sais pas, on aurait dit une star du cinéma, elle était trop belle, si belle que c’en était ridicule. C’était une affiche de film à elle toute seule. Mais c’était la plus dure d’entre eux. Elle était terrible. La violence pure de la fin, l’explosion de rage noire et glaciale, implacable, la haine incorruptible, c’était elle. Non, je ne me fais pas d’illusions, je suis lucide, je sais parfaitement que c’est ce qu’il désirait, qu’il avait besoin de le prendre chez quelqu’un d’autre comme pour se convaincre que c’était réel. S’il l’avait laissé sortir uniquement de lui, il aurait encore douté, il serait resté inactif comme il l’avait été avant qu’elle n’entre en jeu. Mais avec elle, ça devenait vrai. Ça venait de l’extérieur. C’est ce qu’il disait. Un soir, juste avant la fin, nous en avons parlé. J’ai essayé de lui faire entendre ce que j’en pensais. Qu’il était trop intelligent pour ça. Mais il avait déjà renoncé à l’intelligence. Il fallait en finir avec le concept. C’est une drôle d’idée. L’annulation de l’intelligence. Comme si l’abstraction était trop belle pour le monde. Qu’il fallait la salir avec l’action brute, dure, violente, méchante, terrible. Enfin, donc, je lui avais parlé de ses doutes. Et il ne les avait pas dépassés. Il avait renoncé à les formuler. Nous avons parlé pendant quatre ou cinq heures. Et c’était comme tourner en rond sans raison. C’était toujours les mêmes phrases qui revenaient. J’ai eu l’impression que j’allais être malade, pris dans une spirale sans échos. C’est très difficile à exprimer. Surtout maintenant, si longtemps après. Mais c’est l’impression qui me revient une spirale sans écho, du carrelage, comme les reverbs dans la musique des années 1980, mais poussées à l’extrême, un genre de revivalisme tragique. À ce moment, j’ai compris que toute une partie de la population haïssait ce qu’on appele l’ironie, l’humour, la possibilité d’avoir l’identité que l’on voulait, qu’il fallait que les choses soient égales à elle-même, qu’un x soit un x. C’est terrible quand ce genre de phénomènes historiques se produisent parce que c’est alors que la bêtise triomphe. Et la bêtise n’est pas toujours molle et comique comme quand on la voit du dehors. Parfois, elle est si grande qu’elle enveloppe toute une époque. Et elle se fait dure et méchante. Tranchante. L’explosion de la fin est une réaction contre l’époque. Mais une réaction équivalente. Comme s’il avait fallu déployer une énergie équivalente en un instant pour éteindre la bêtise. Pas le grand soir. Le point noir qui avale la bêtise du monde. C’est affreusement christique. Je n’en avais pas conscience à l’époque. Mais je ne pouvais pas en avoir conscience. Je ne l’ai plus revu après. La dernière fois, celle dont je viens de vous parler, c’était deux ou trois mois avant. Une semaine avant, oui, c’est à ce moment-là que j’ai été arrêté. Mais je n’avais rien à dire. Ils m’ont quand même gardé une semaine. Mais j’avais encore moins de choses à dire qu’aujourd’hui. Par fidélité et par ignorance. Une grande partie de ce que je peux dire à présent est une reconstruction, avec aussi des éléments auxquels j’ai eu accès plus tard. Je n’ai rien dit parce que je n’avais rien à dire. Un point, c’est tout. Non, c’est faux. Je sais qu’on a prétendu que je les avais dénoncés, mais ce n’est pas vrai. Je ne savais rien. Tout s’est organisé dans les deux derniers mois. Et moi, je ne l’ai pas revu pendant tout ce temps. Je n’étais pas lâche. Je n’avais rien à faire avec eux. S’il ne s’était agi que de lui, les choses auraient peut-être été différentes. Mais surtout, il ne se serait rien produit. Rien. Oui, c’est vrai. Je n’ai jamais condamné. Mais écoutez-moi bien, je ne condamnerai jamais. D’abord, parce que ce n’est pas à moi de le faire. Je n’ai jamais été solidaire de la mouvance. Et puis, peut-on vraiment désapprouver ? La violence est condamnable en soi. C’est indiscutable. Mais qui produit la violence ? Qui est à l’origine de la violence ? Ce ne sont pas des questions qu’on nous autorise à poser. Aujourd’hui, encore, je risque d’avoir des ennuis simplement parce que je vous accorde cet entretien et que je pose cette question. Mais ça m’est égal. Je dis simplement la vérité. On peut me prendre l’autre œil, je ne verrai plus rien. Ce sera peut-être mieux. Mais ces questions sont pertinentes. Toujours aussi pertinentes. Nous sommes dans l’obligation de les poser. Pas de condamner. Je ne suis pas un juge. Je suis un simple individu. C’est toute la différence. Je ne m’appuie sur aucun pouvoir. C’est ce qu’il voulait dire. Si nous ne nous adossions à aucun pouvoir, nous pourrions être libres. Mais c’est effrayant. Or nous voulons être rassurés. La vraie question qu’il faut se poser, c’est celle-ci : sommes-nous rassurés ? Je ne le crois pas.

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