comment 1

15.10.18

Il y a plusieurs mots pour chaque chose, je ne sais pas pourquoi j’ai pensé à ça après le déjeuner, quelle drôle d’idée, et comme il y a toujours plus de choses, le nombre des mots est toujours en expansion, on sort les vieux du dictionnaire pour mettre les nouveaux à leur place, où passent les vieux mots alors ? ils tombent dans l’oubli, où est-ce l’oubli ? est-ce une déchetterie à l’entrée de la ville où on met au rebut les mots passés dont plus personne ne veut se servir ou dont certains se servent encore mais ils sont minoritaires alors on les oublie eux aussi ? il n’y a jamais trop de mots puisqu’on se débarrasse de ceux qui n’intéressent plus personne, toujours plus de mots toujours autant de mots toujours moins de mots, qui y comprend quelque chose ? le problème c’est peut-être aussi les choses, qu’on en fabrique toujours plus, des nouvelles, des qui semblent être nouvelles mais ne le sont pas, des inutiles. Les mots qui désignent des choses inutiles sont-ils eux aussi inutiles ? Disparaîtront-ils plus vite que les mots qui désignent des choses utiles ? Peut-être ont-ils une durée de vie, c’est-à-dire une durée d’usage, plus courte encore que les choses qu’ils nomment. Un nom ne devrait pas disparaître. Un nom devrait-il apparaître pour nommer quelque chose dont on pourrait se passer ? L’économie des choses, des mots, des noms, de l’usage, du langage, le déséquilibre qu’on y constate n’est-il pas avant toutes choses le déséquilibre de nos esprits ? Bancals. On ne pense pas, on ne fait pas usage de sa pensée, on ne s’approprie pas le langage ; quelqu’un jette un os et on se précipite dessus pour le ronger. Certains s’y prennent mieux que d’autres, mais ils ne pensent pas ne parlent pas pour autant, non non non, ils grognent bavent mordent lèchent crachent montrent les dents tirent la langue donnent des coups aboient remuent la queue, mais ce n’est pas du langage, rien du tout, on ne décèle que des traces de pensée, résidus, des restes de ce qu’on a peut-être appris, mais avec le temps on a fini par en perdre l’usage — on se bat, on ne réfléchit pas. Ce matin quand je suis allé courir le vent soufflait si fort que j’avais quelquefois l’impression de ne plus avancer et avec la pluie ensuite je me suis demandé par moments ce que je faisais là si je ne serais pas mieux ailleurs que là battu par la pluie et le vent qui de toute façon sont plus forts que moi ce n’est pas si difficile que ça mais non je n’aurais pas mieux été ailleurs. Quand je suis rentré à la maison une heure et quelque plus tard, la énième polémique a achevé de me convaincre qu’il fait toujours meilleur dehors, on est toujours mieux à l’air libre qu’enfermé, dedans on moisit plus vite qu’on ne le croit, quand on se regarde dans le miroir on ne voit pas la couleur verdâtre des idées, on se dit oh ça va je ne suis pas si vieux que ça tant que ça ne se voit pas ce n’est pas si grave que ça mais si mais si si ça ne se voit pas ça se sent, comme une odeur d’humidité étouffée, une serviette qui a mal séché, quand tu baignes dedans tu ne la sens plus, l’odeur, mais ça pue, j’avais un ami, quand j’étais étudiant en philosophie, qui vivait dans un petit appartement et faisait sécher ses serviettes et son linge à l’intérieur, dans la salle de bains, je sais que c’est là qu’il faisait sécher son linge, et ça sentait l’humidité renfermée, mais il ne s’en rendait pas compte, moi oui qui venait du dehors et y retournait et je sentais ma peau imprégnée de cette odeur quand il m’arrivait par exemple de me sécher avec une de ses serviettes, l’odeur tenace on la perçoit quand elle n’est que ponctuelle, quand elle est continue, elle devient diffuse et on ne la sent plus mais si on ne la sent plus cela signifie pas pour autant que ça ne sent plus non, au contraire, même, comme on ne sent plus l’odeur, on n’y fait plus attention et c’est de pire en pire, on aère de moins en moins, plus aussi souvent qu’il ne le faudrait, et puis on n’aère plus du tout, et la peau commence à être tout entière gagnée par cette odeur et cette couleur passée qui bave jaunâtre verdâtre couleur de serviette humide sale et qui traîne et soi-même on n’est bientôt plus qu’un peu d’humidité. Gangrène. Ce n’est pas qu’esthétique. Comme toujours, il y a une affaire éthique dans ces histoires de senteurs, de couleurs. Laquelle ? Quelqu’un vient, ouvre grand les fenêtres, et adieu. C’est qu’il était temps. Qu’est-ce que je peux être moralisateur parfois.

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