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9.12.18

Hier soir, avec Nelly, c’était la première fois que nous sortions depuis la naissance de Daphné. Tous les deux. Ensemble. Nous étions sortis chacun de notre côté, ça oui, mais ensemble, non. Nous sommes allés dîner dans un restaurant du Cours Julien. En taxi. Le chauffeur parlait beaucoup, mais il était sympa. Très sympa, en fait. Au retour, comme c’était le même chauffeur qu’à l’aller, j’ai compris pourquoi il était si sympa. À un moment de la discussion, il m’a dit De toute façon, t’es feuj. Moi, j’ai entendu à moitié, je lui ai dit Quoi ? Ah non, pardon, c’est pour ça que je te tutoyais en fait, je pensais que tu étais juif. Non, mais ça ne fait rien, ça m’arrive tout le temps. À New York, la dernière fois que j’y suis allé, c’était la Pâques juive, ou une fête comme ça, et tous les blocks, quelqu’un me demandait Are you Jewish ? Oui oui. True story. Je suis d’origine corse, mais c’est pareil, non ? Et puis : la marraine de ma fille est juive, donc bon… À quoi est-ce que tu reconnais que quelqu’un est juif ? Et surtout : Quand est-ce que tu passes de l’idée que lui, il est juif à l’idée que tu peux lui dire en toute simplicité de toute façon, toi, comme tu es juif… ? C’est bizarre, non ? Moi en tout cas je trouve ça bizarre. Enfin, pas le fait qu’on me dise que je suis juif, ça ne me dérange pas, je m’en fous, je ne suis même pas baptisé, mes parents étaient communistes, et certains de mes héros sont juifs, mais quand est-ce que tu te dis que c’est le moment de dire à quelqu’un que tu n’avais jamais vu 3 heures auparavant et que tu ne reverras peut-être plus jamais qu’il est juif ? Mais j’aime bien Marseille. Enfin, j’adore Marseille. Pour ça. Aussi. Marseille, pour moi, c’est ça. Quand nous étions plus jeunes, avec Serge — Serge, c’est le parrain de Daphné, qui n’est pas juif contrairement à sa marraine, enfin bref —, quand nous étions jeunes, avec Serge, nous avions passé un réveillon du Nouvel an avec des gays. Les deux seuls hétéros de la soirée, c’étaient nous. Quelle importance ? Les gens sont des gens. Marseille, c’est ça, pour moi. Au fond, les origines ethniques, les préférences sexuelles, ça ne fait rien. Ça crispe les connards, mais ils n’ont qu’à crever. C’est leur problème, pas le mien. L’important est ailleurs. Être un connard ou pas. Précisément. La prochaine fois que j’aurai besoin d’un taxi, je prendrai le même. Enfin, peut-être pas. Je ne sais pas pourquoi, quand j’ai commencé à écrire ça, je me suis dit que c’était intéressant, mais maintenant je trouve que ça ne l’est pas tant que ça. Ce n’est qu’une anecdote, au fond. Et je ne voudrais pas que tout se réduise à une anecdote. Mais est-ce que ce n’est qu’une anecdote ? C’est ma vie. De quoi devrais-je parler ? Des sujets d’actualité. C’est terrible, quand je le fais, j’ai l’impression d’être souillé. Mais quand je parle de ma vie, de ma petite vie, j’ai l’impression que ce n’est pas suffisamment important. Il n’y a rien à faire. Est-ce qu’il n’y a rien à faire ? Je ne sais pas. Souvent, je ne comprends pas. Quelle importance ? Je ne sais pas. Tout est si compliqué si on y pense. Tout est si simple si on y pense. Que faire ? C’est un peu comme quand Daphné me pose une question et puis une autre et puis une autre pourquoi ? pourquoi ? pourquoi ? et qu’au bout d’un certain nombre de questions je dévie la réponse. Pas pour l’éviter, mais pour ne pas m’avouer vaincu face à ses questions. Peut-être que je devrais m’avouer vaincu face à ses questions. Peut-être que c’est ça, au contraire, la force du clinamen. S’il n’existait pas — et l’on n’est même pas sûr qu’il existe —, les atomes tomberaient toujours en ligne droite. Une déviation, une dérive, une déclinaison, en revanche, un désordre, si infime que ce soit, permet de vivre. Il ne faut pas être obsédé par l’ordre, c’est mauvais signe. Je raconte des choses, qui m’arrivent ou que j’invente. C’est pareil. Enfin, je m’explique : je ne confonds pas la réalité et la fiction, mais l’une et l’autre participent du conte, de la narration, tout ce que tu peux faire, c’est raconter quelque chose qui est arrivé, qui aurait pu arriver, que j’aurais voulu voir arriver, qui n’arrivera jamais, qui arrivera peut-être un jour. Et il faut prendre au sérieux la force de la fabulation (comme la force du clinamen, c’est probablement la même). Mais pourquoi est-ce que je disais ça, déjà ?

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