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27.12.18

Un jour, une fille avec laquelle je sortais m’avait dit qu’elle s’épilait en ticket de métro, et moi j’avais perçu alors la chose différemment, d’un coup, preuve que j’étais sans doute bien naïf alors, et que je le suis sans doute encore, mais aussi que je n’avais déjà pas le même sens esthétique que mes contemporains, même les plus proches (physiquement), j’avais perçu la chose différemment que je ne l’avais vue, question de sens esthétique, donc, probablement, de façon de parler aussi. Comme je ne me suis jamais senti l’âme d’un contrôleur de la Régie des Transports Amoureux, notre histoire s’était arrêtée là, ou à peu de choses près, là où cette expression avait détruit le charme, quand même étique, qui enveloppe les choses pour qu’elles n’apparaissent pas trop vite et trop brutalement pour ce qu’elles sont — des choses, rien que des choses. Les tenants du retour aux choses mêmes, c’est ce qu’il m’a toujours semblé, croient sans doute bien faire en appelant de leurs vœux les plus chastes un tel réalisme direct, mais les mots sont au moins tout aussi importants. Le sens esthétique ne peut pas baisser les yeux devant les injonctions réalistes à voir la réalité en face, les choses comme elles sont, un chat est un chat, un sou est un sou, une chatte, non rien. Un ticket de métro dans un string, à supposer que ce soit la réalité, n’en demeure pas moins quelque chose d’étrange, voire de bizarre, qu’on préférait comprendre moins bien que le réalisme de la description ne nous le fait apparaître dans toute sa nudité. Non qu’il faille prôner une sorte d’euphémisation, un peu de poésie bordel, une sorte d’euphémisation du réel pour qu’il devienne vivable, mais enfin, en allant zu den Sachen selbst, on n’est pas obligé de raconter n’importe quoi. À peu près à la même époque, dans un film superbe, bien qu’un peu trop parigocentré, Arnaud Desplechins faisait dire au personnage interprété par Mathieu Amalric, que la nouveauté, c’est mettre la main dans la culotte d’une fille (je cite de mémoire). Je me suis longtemps interrogé sur cette phrase. Je m’interroge encore. Ne sachant pas très bien ce qu’elle peut vouloir dire tout en ne la comprenant que trop bien. Peut-on philosopher sur n’importe quoi ? Sans doute. Le paradoxe, c’est qu’en l’occurrence, la nouveauté (mettre sa main dans la culotte d’une fille) consiste à faire toujours la même chose (mettre sa main dans la culotte d’une fille). La Régie des Transports Amoureux est plus complexe et ambiguë qu’une vision trop directe, trop réaliste, des choses peut bien nous le faire accroire. On se dit : c’est simple ou bien c’est si compliqué et l’on ne voit pas, ce disant, que c’est toujours les deux à la fois. Le mot et la chose. Le dire et le faire. Un ticket de métro est et n’est pas un ticket de métro. Sa disparition prochaine, décidée par les services administratifs de la Région Île-de-France, n’y changera rien. Une culotte est une culotte, mais c’est aussi un abîme de perplexité. Il est terrifiant d’y plonger ; on ne sait jamais si on parviendra à en sortir, et si oui, dans quel état. La crainte d’être avalé par cette béance n’est pas tant symbolique (le petit garçon qui a peur de perdre son pénis) que sémantique, esthétique. C’est bien beau de faire la chose, mais encore faut-il savoir en parler. Tu te poses trop de questions, rétorque-t-on généralement à ceux qui ont la manie de se comporter comme je le fais. Tu ne t’en poses pas assez, ai-je pris le parti de répliquer désormais. Quand tu seras tout nu face au réel, comment feras-tu pour t’en saisir, comment t’y prendras-tu pour en faire quelque chose ? Crois-tu qu’il s’offrira à toi dans le plus simple appareil ? Tiens, prends-moi, je suis à toi. Tu rêves, tu rêves. Si tu n’as pas les bons mots pour la dire, la chose t’échappera. Si tu n’as pas de sens esthétique, pire, tu te tromperas de chose, tu en prendras une pour une autre, et tu ne sortiras jamais de la béance du réel, tu erreras dans le noir, petit garçon tout penaud qui a perdu son pénis.

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