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21.1.19

Marché 1 heure et 1/2 ce matin. Le temps qu’il faut pour aller voir la mer en passant par l’Huveaune, longer le rivage sur un kilomètre environ, prendre un virage à 90° avant la Pointe Rouge, et revenir sans trop se presser. Le temps qu’il faut aussi pour composer un poème. Pas à pas. S’asseoir ensuite face à la mer, l’écrire là. Une fois rentré à la maison, je prends le petit carnet noir dans lequel je l’ai écrit un peu avant pour le recopier dans le carnet gris dans lequel je note tous les poèmes de ma musique difficile. Du sable tombe d’un carnet dans l’autre. J’en enlève un peu, mais pas trop, juste ce qu’il faut pour ne pas être dérangé en écrivant. C’est bien comme ça. Combien de fois peut-on se dire dans une vie, c’est bien comme ça ? N’est-ce pas le signe finalement d’une vie réussie ? Mais une vie réussie, est-ce une vie où l’on est content de soi ? J’espère que non. Ou alors, il est impératif de rater sa vie.

Il y a peu, juste avant la nouvelle année, je me suis abandonné à l’algorithme de Facebook, pendant une heure ou deux, je me suis totalement laissé faire par lui, j’ai ajouté tous les amis qu’il me suggérait, sans réfléchir, sans même regarder qui, sans vouloir voir quoi, sans chercher à savoir pourquoi. Au bout de la fatigue de cette procédure d’un ennui inhumain, j’ai décidé d’arrêter pour la nuit et de remettre au lendemain la suite de la procédure. En peu de temps, ainsi, un jour ou deux, mais pas plus de 48 heures, je suis passé de moins de 300 à 845 amis précisément, des gens dont, pour la plupart, je n’avais jamais entendu parler avant de les voir apparaître sur la page de suggestion d’amis Facebook, avec qui, probablement, je n’échangerai jamais rien, et avec qui, surtout, je ne voudrais pour rien au monde passer une seule seconde « dans la vraie vie ». J’ai cliqué sur AJOUTER chaque fois que l’algorithme me le proposait parce que cela n’avait aucun sens, aucune conséquence. Ce n’était pas beau, ce n’était pas intéressant. Je n’y ai vu aucun symbole. Je me suis simplement dit : tous ces cons avec leurs milliers d’amis, mais ce n’était même pas ça en fait, je n’étais pas en colère, en aucun cas, tout ce que je voulais, c’était pour aller au bout de la logique de l’époque dans laquelle je vis, logique qui se résume à cela : avoir des amis sur Facebook. C’est-à-dire : singer la célébrité. Tout le monde ne pouvant pas être célèbre, on va se raconter quand même se raconter qu’on est connu. Facebook, littéralement, c’est du rien. Du rien qui pèse des milliards de dollars, mais du rien quand même. Pas un mince paradoxe. Ceci dit, comme il y a bien un monde au milieu de ce rien, eh bien, je l’ai exploré (prudemment ­— je suis un aventurier postmoderne), et j’ai découvert une misère (de laquelle je participe aussi), une misère colossale, un amas infernal d’images, d’opinions, de campagnes d’autopromotion, de colères insensées, de délires humanistes, de vidéos en direct, d’art contemporain à la portée de tous, une quantité délirante de narcissisme frustré, laid, très laid. Notamment ces « écrivains », que j’ai vu apparaître comme des champignons sur ma page (c’est l’algorithme de Facebook qui fait les calculs), « écrivains » qui sont tous impensablement laids, mais veulent à tout prix montrer leur tête. Ce doit être ça, le succès, dans l’esprit des gens — qu’on voie leur tête, sur internet, à la télé, dans les journaux, partout (à la radio, même). Ce qui est absurde, évidemment, mais on n’en est plus là. Tout ce de quoi, moi aussi, je participe, nécessairement, en pensant à toutes ces choses, je ne cesse de me le répéter. Je me suis souvenu qu’on m’avait tiré le portrait, un jour. Et quand le photographe m’avait envoyé les clichés, je m’étais trouvé laid, tellement laid, et gros et vieux, mais il fallait une photo de moi, « pour la presse », m’avait-on dit. Alors, j’en avais choisi deux. Quelle bêtise, mon Dieu, quelle bêtise, me suis-je dit cet après-midi en pensant à tout cela. Après quoi, j’ai passé un temps relativement long, mais il fallait que je le fasse, à effacer les photos de moi où l’on voit mon visage, ne gardant que celles où il est masqué en partie. Le visage, ai-je pensé alors, le visage est en train de devenir la marque la plus manifeste de l’inhumanité. Il est urgent de le dissimuler. Procédure d’autocorrection ou narcissisme porté à l’extrême (méta-narcissisme, on dira) ? Je ne sais pas. En tout cas, il vaut mieux se cacher. Se faire discret. Incognito. S’éclipser.

Le luxueux, le grand, le dandy ultra, c’est l’inconnu.

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