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19.2.19

Dans le laps de ces trois jours durant lesquels je n’ai pas écrit la moindre page de ce journal (pas envie pas la force je ne sais pas), j’ai décidé d’aimer le monde — tout le monde et le monde entier —, de ne plus rien haïr, de ne plus rien rejeter, j’en ai assez, me suis-je dit, assez de toujours dénigrer, critiquer, reprocher, trouver des raisons de ne pas, des choses à redire, à améliorer, dénoncer, revendiquer, exiger, espérer, je n’ai plus envie de haïr, j’ai envie de l’aimer, le monde, tout entier, tel qu’il est, plus question de déplorer, de se lamenter, je veux l’embrasser tout entier, l’accepter tel qu’il est absolument, sans jamais rien souhaiter y retrancher. C’est difficile, je dois bien l’avouer, c’est difficile, en effet, parce qu’une fois qu’on l’a développé, l’esprit critique est une capacité qui est longue à rétrécir, mais cela prendra le temps qu’il faudra, même si ce n’est pas facile, je parviendrai à aimer le monde tel qu’il est, à l’accepter tel qu’il est, dans son entier. Je ne veux pas être aigri, me suis-je dit, je ne veux surtout pas être aigri, le paraître non plus. Tout à l’heure, tu vois, pour m’entraîner, j’ai croisé une dame avec deux chiens. Je n’aime pas vraiment les chiens et elle était vraiment laide. Eh bien, je lui ai souri. Je ne lui ai pas souri à elle en particulier, j’étais en train de sourire au monde, à tout le monde, et je lui ai souri à elle aussi, je l’ai regardée, et puis ses petits chiens, et puis elle de nouveau, avec gentillesse, et elle m’a dit bonjour. C’est si simple, me suis-je dit, c’est aussi simple que cela, il n’y a presque rien à faire, tu vois, me suis-je dit, presque rien, gentillesse et sourire, des efforts minimaux en somme, ce n’est pas même pas vraiment une action, pas un geste, une expression, quasi rien, et pourtant, les gens y répondent. Bonjour ! La dame n’est pas devenue belle pour autant, je n’ai pas aimé les chiens plus qu’avant, non, mais j’ai accepté le monde tel qu’il était, je lui ai dit oui et je lui ai souri. Qu’est-ce que ça change ? Mais rien. Et ça change tout. Ne rien changer change tout. Quand on veut tout changer, de quoi s’aperçoit-on sinon qu’on ne change rien ? Ou bien pire encore, qu’on fait n’importe quoi, qu’on détruit tout. Regarde le progrès, censé tout changer en mieux, tout rendre meilleur, qu’a-t-il causé sinon la mort et la destruction, l’agonie ? Ne rien changer. Surtout ne plus rien changer. Vouloir que le monde soit comme il est. Ainsi, vouloir et ne pas vouloir sont le même. Aimer le monde tel qu’il est. Ainsi, aimer et ne pas aimer sont le même. Empreinte zéro sur le monde. Note bien, me suis-je dit, note bien que ce n’est pas ne rien faire, tu peux continuer de faire à peu près tout ce que tu fais, mais tout changer dans le même mouvement, changer radicalement d’intention, ou mieux : ne plus avoir d’intention, être une intention qui coule, suit le sens du fleuve du monde, se coule dans le lit du flux des choses telles qu’elles sont, qui n’essaie en aucun cas de le dévier, mais l’aime, regarde-le, comment pourrait-on ne pas l’aimer ? J’en ai assez de l’aigreur, me suis-je dit, j’en ai assez de la colère, j’en ai assez du mécontentement. Aimer le monde, cela ne veut pas dire applaudir à tous les succès d’un jour, d’un an, d’une vie, mais les accepter tels qu’ils sont, pour ce qu’ils sont, parce qu’ils sont ; après tout, te nuisent-ils, me suis-je demandé, si tu y réfléchis bien, te nuisent-ils ? Assurément pas. Laisse. Laisse-les. Laisse-les être. Comment j’ai décidé d’aimer le monde et de ne plus souffrir pour rien, ai-je écrit il y a quelque temps dans mon carnet. Pas une question, l’acte de la décision. Aimer le monde = ne plus souffrir pour rien. N’est-ce pas l’immense problème de l’humanité, sa propension à souffrir pour rien, à se faire du mal, à produire de la douleur encore et encore ? Il faut en finir avec la souffrance. La souffrance morale qu’on s’inflige à soi-même et aux autres. Du haut de mon sixième étage, cet après-midi bleu Méditerranée, cependant que je suis en train d’écrire dans mon journal que j’ai décidé d’aimer le monde et de ne plus souffrir en vain, je me dis que, peut-être, le sixième étage, ce n’est pas encore assez haut, peut-être, faudrait-il que je vive plus haut encore, pour aimer le monde mieux encore.

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