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29.4.19

C’est la deuxième fois en quelques jours à peine qu’un pigeon vient se cogner contre la vitre de la fenêtre qui se trouve juste en face du bureau où j’écris. Est-ce que les pigeons ne font pas la différence entre les vitres et le vide ? La première fois, le pigeon a rebondi sur la fenêtre avant de repartir en sens inverse. Aujourd’hui, il s’est cogné contre la vitre, mais il n’a pas fait demi-tour, il a insisté, comme s’il ne comprenait pas pourquoi il ne pouvait pas passer par là ou comme s’il voulait quand même passer par là, malgré la vitre, là où, selon lui, il aurait dû y avoir du vide. Et c’est vrai, qui suis-je moi pour empêcher un pigeon de passer par là où il veut passer ? Je me suis demandé aussi ce qu’il se serait passé si la vitre n’avait pas été fermée : s’il avait pu passer par la fenêtre ouverte, l’aurait-il fait ? Et dès lors, le regard du pigeon n’était plus un regard d’incompréhension, mais un regard de menace : si le pigeon avait pu passer par la fenêtre, il l’aurait fait, et peut-être serait-il venu m’agresser, comme dans un remake bas de gamme des Oiseaux de Hitchcock. Mais ce n’est pas sérieux, non, est-ce que c’est sérieux ? Dans une certaine mesure, c’est désespérant, et je comprends pourquoi les gens ne s’intéressent pas à ce que je fais : rien de tout ce que je raconte, comme cette histoire de pigeon qui pourrait s’il le pouvait passer par la fenêtre qui se trouve juste en face du bureau sur lequel j’écris pour m’agresser dans une sorte de reproduction dans le réel des Oiseauxde Hitchcock, rien de tout ce que je raconte n’a d’intérêt. N’est-il pas un milliard de fois plus intéressant de savoir qu’un certain nombre de vieilles vedettes de droite ont passé un moment ensemble, qu’un intellectuel réactionnaire se plaint de ne plus pouvoir mettre le nez dehors, qu’un fils d’intellectuel de gauche s’engage en politique (sans la moindre chance de succès, mais ça, c’est un autre problème) que de lire mes histoires de pigeons qui volent ou ne volent pas ? Ce n’est pas à moi de répondre à la question. Mais alors pourquoi est-ce que je la pose ? Probablement parce que j’essaie de trouver une solution à un problème plus profond, comment traiter cette faille entre ce que je suis destiné à faire et ce que je fais effectivement, comment m’en sortir avec cette peur d’écrire que je ressens, la peur terrible de me donner tout entier à l’écriture d’un texte qui sera peut-être refusé par tout le monde ? Comment avoir le courage d’écrire tout en sachant que je suis fondamentalement seul, que personne ne m’attend, que personne ne désire me lire, que personne ne me soutiendra, que personne ne cherchera à me publier ? Comment écrire avec cette peur du néant, cette angoisse terrible que je ressens tout le temps et que je ne semble pas être capable de surmonter ? En me posant cette question, je me dis qu’il ne faut peut-être pas la surmonter, mais partir d’elle, l’accepter, la prendre pour ce qu’elle est, parce qu’elle exprime quelque chose à mon sujet, dit quelque chose que je suis quand même ce quelque chose, je ne voudrais pas l’être, je préférerais ne pas l’être, je préférerais être plus fort, je préférerais ne pas avoir peur, je préférerais ne pas connaître de telles angoisses, la nuit, au lieu de dormir, je préférerais ne pas préférer mourir plutôt que de continuer à ressentir ce que je ressens, et tout le reste à l’avenant. Un pigeon vient encore de se cogner contre la fenêtre. Est-ce que c’est le vent qui les pousse contre la fenêtre ? Les pigeons ne sont qu’une distraction. Je pourrais parler de n’importe quoi. Je peux écrire sur n’importe quoi. C’est effrayant d’écrire comme ça sur rien alors qu’il faudrait que je dise tant de choses bien plus importantes. Qu’est-ce que je crois ? Que je vais faire des pigeons un symbole ? Zéro chance. Il faut que je dépasse tout ça ou que je parte de ça, je ne sais pas, j’ai beau réfléchir, encore et encore, je ne trouve pas la solution, et peut-être n’y a-t-il pas de solution, peut-être ai-je atteint ma limite, je n’ai plus rien à dire, tout ce que j’avais à dire, je l’ai dit, et cela n’a intéressé personne, alors ce que j’avais à dire, je l’ai dit, c’est consigné par écrit, mais ce pourrait tout aussi bien n’être rien. Tout est possible, tu sais, même ça, c’est possible, même ce rien-là, c’est possible, peut-être que ce qui m’attend, c’est un immense trou noir, sans force, avec rien dedans, absolument rien, rien qui entre et rien qui sorte, des pigeons qui volent tout autour et se fracassent la tête dessus de temps en temps, et c’est tout, pas de différence entre la vie et la mort, pas de différence entre quelque chose et rien, l’indifférence absolue.

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