18.7.19

Que resterait-il si l’on retirait soudain de la circulation toutes les idées préconçues, si par un implant dans le cerveau des gens on parvenait à en extraire toutes les idées qui ne sont pas les leurs mais qu’ils pensent être les leurs et qui leur servent à penser tous les jours, à exprimer des opinions, émettre des avis, faire leurs courses au supermarché, voter aux élections présidentielles, choisir leur conjoint, nommer leurs enfants, choisir leurs sous-vêtements, et caetera et caetera ? On s’attendrait peut-être à une manière de grand bond en avant, une révolution soudaine et pacifique, tout à coup, la haine et la discorde disparaîtraient de la surface du globe, tout serait pour le mieux dans le meilleur de monde. On peut toujours rêver. Il me semble, au contraire, qu’il n’en serait rien, que les gens se trouveraient soudain n’avoir plus rien à dire, grosses bêtes bêtas incapables de quoi que ce soit, ouvrant de gros yeux ronds sur le monde qui les entoure, incapables d’y comprendre quoi que ce soit. Très vite, les économies s’effondreraient, les gens se négligeraient, ne sauraient même plus comment se nourrir, on verrait des êtres hagards forniquer au coin des rues, des cris de bêtes rauques leur tenant lieu d’expression de la jouissance, les immeubles se fissureraient bientôt, écrasant les rares survivants qui ne se seraient pas encore entretués, tout paraîtrait étrange et neuf mais, dirait-on, personne ne m’a jamais appris à m’étonner devant ce qui est étrange et neuf.

Je me souviens, quand j’étais enfant, ma mère avait invité une collègue de travail à dîner avec son mari. Elle avait fait un couscous. Une sorte probable d’acte manqué, parce que mon père, pied-noir, déteste le couscous, mais c’est une autre histoire. Bref, elle avait fait un couscous, et le mari de sa collègue lui avait dit qu’il n’en mangerait pas. Ah bon ? Non. Ma maman, avait-il dit, c’est ce que ma mère, la langue dans la joue, ne manquait jamais de rappeler quand elle narrait cette anecdote, ne m’en a jamais fait. Oh, qu’à cela ne tienne, lui avait répondu ma mère, je vais vous faire des pâtes au jambon. Merci.

Tu crois que l’univers, c’est loin, mais c’est au coin de la rue.

Aujourd’hui, dans mon journal, j’ai d’abord voulu recopier des pages de mon carnet au crayon à papier, ce que j’ai déjà fait, je crois, par le passé, mais finalement non, pas aujourd’hui. Il m’a semblé qu’il y avait autre chose à raconter. Qui n’est peut-être pas très intéressant — les pages écrites au crayon à papier dans mon carnet au bison rouge sont plus intéressantes que celles qu’on pourra lire écrites aujourd’hui, mais il faudra attendre que je sois mort pour le savoir (à supposer qu’on finisse jamais par le savoir) —, mais qui raconte sur deux modes différents — la fiction et le souvenir — une morale édifiante. Je sais tout ce que le fait de déclarer que les gens ne pensent pas par eux-mêmes peut avoir d’arrogant (les gens, c’est toujours : tout le monde moins soi), mais est-ce parce qu’une idée semble arrogante qu’elle est erronée ?

Le meilleur moyen de lutter contre les préjugés est d’apprendre à s’étonner. (Philosopher. Une vieille idée.)

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