24.7.19

Comment ne pas te sentir intrus en ce monde ?

J’ai failli écraser un lièvre tout à l’heure. Je roulais sur une route départementale entre la Beauce et le Perche. Il y avait des oiseaux sur le bord de la route, des tourterelles, des canards, des faisans, je crois, je ne suis pas expert en botanique, je regardais ces oiseaux par intermittence pour ne pas perdre trop longtemps la route de vue, quand un lièvre soudain a traversé, j’aurais pu l’écraser, à une seconde près, je l’aurais écrasé, mais non, je l’ai vu, j’ai levé le pied, tourné le volant un peu (pour rien, mais c’était un mouvement réflexe, inutile, sinon dangereux), il a traversé la route, continué son chemin, disparu dans les champs, où une moissonneuse-batteuse, peut-être, aura eu raison de lui. Un peu plus tard, en me disant qu’au lieu d’écrire cette page aujourd’hui, je devrais écrire une lettre à Pierre pour lui raconter cette histoire, au lieu ou plutôt en plus, j’ai compris d’où naissent tous ces petits cadavres, corps écrasés, chairs éparses sur la chaussée, qu’on croise en conduisant sa voiture. Certes, d’un certain point de vue, cette révélation n’était pas une révélation — nous savons tous que ces animaux que l’on voit écrasés sur la route, ce sont les automobilistes qui les ont tués —, mais, d’un autre point de vue, cette révélation était une révélation. On peut tuer en voulant tuer, mais il y a un mal plus grand encore, lequel consiste à tuer en voulant faire et en faisant autre chose. J’aurais pu tuer ce lièvre sans vouloir tuer ce lièvre, sans même y prêter attention, à 70 km/h sur une route départementale, la vie d’un lièvre ce n’est pas grand-chose, elle ne fait pas le moindre bruit quand elle s’en va, on ne s’en aperçoit pas, même pas, et n’est-ce pas le plus grand mal, quand on y songe : détruire tout en faisant autre chose, détruire tout en voulant faire autre chose ? Celui qui détruit en voulant détruire, je ne dis pas que son comportement est excusable, mais lui, au moins, il sait ce qu’il fait. Tandis que celui qui détruit en voulant faire et en faisant autre chose fait deux fois le mal : par destruction et par ignorance. Je crois, mais je me trompe peut-être, je crois que c’est ainsi que le plus grand mal est fait (j’entends par là : le plus grand des maux et la plupart des maux) désormais : par effet secondaire — on fait une chose et c’est une autre qui se produit cependant qu’on la fait.

Je roulais sur ces routes départementales, et j’avais l’impression que je n’aurais pas dû être là où je me trouvais. Je me suis demandé si je ne devrais pas faire ce même chemin à vélo, m’arrêter pour parler avec cette dame qui m’avait regardé passer d’un air étrange, comme si j’étais un étranger, et j’étais un étranger, mais non, ce n’était pas cela que je voulais, je ne voulais pas aller à la rencontre des gens, je voulais observer, voir, pas parler. J’ai éteint la radio, coupé la climatisation, ouvert les fenêtres, et j’ai roulé, m’arrêtant pour regarder plus attentivement ce au milieu de quoi je me trouvais, prendre une photographie, observer pas parler. Évidemment, du langage, je ne fais que cela, mais mon langage était en quelque sorte en retrait, retardé, je prévoyais ce que je pourrais penser, dire, écrire, mais je le retenais. Je ne peux pas me passer du langage, mais je peux le ralentir.

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