comment 0

8.8.19

Tout est calme. Ce qui ne signifie pas que tout va bien. Je pourrais tout aussi bien être anesthésié. Mais tout est calme, oui, c’est vrai. Je viens de m’asseoir à ma table d’écriture, volets croisés fenêtres ouvertes, et il n’y a presque pas de bruit, une voiture passe au loin. C’est peut-être moi, qui fais le plus de bruit. Tout est calme, mais cela ne veut pas dire que tout aille bien. Ce pourrait être, au contraire, le monde rejeté à distance, de façon artificielle. Si c’est un artifice, ce n’est peut-être pas un mal pour autant. Est-on forcé d’entrer en relation avec le monde ? Et puis, c’est une question que je me suis souvent posé, qu’est-ce que le monde ? Wittgenstein répondait, par exemple, « alles was der Fall ist », ce qui ne nous avance pas vraiment, nous éloigne plutôt du but recherché, non ? Je ne sais pas. Si je me demande ce qu’est le monde, je crois qu’il y aurait tout un ensemble de choses que je ne voudrais pas y mettre, des événements qui n’y auraient pas leur place, des personnes aussi. Je pourrais en dresser la liste, mais je n’en vois pas trop l’intérêt. J’ai commencé. Arrêté. Exercice fastidieux. Je parle d’un sentiment. L’intellectuel (celui qui est passé de la chaire à la tribune) ne vaut guère mieux qu’un escroc, il a réussi une OPA symbolique sur un sujet, et désormais personne ne pourra l’aborder sans le consulter, lui demander son avis. Le devoir intellectuel me semble être tout autre : en appeler au retrait, à la dissidence par l’absence, à l’abstention, à l’objection par la disparation, prôner la vacance et le congé, la permanence des grandes vacances. Tout est calme, mais c’est une illusion. J’aurai pu passer l’après-midi à contempler le plafond, allongé sur le lit, ou le ciel, dans l’herbe, voire plonger dans l’écran de la télévision, y disparaître tout entier, au lieu de quoi, comme chaque jour, je me suis assis à ma table d’écriture et j’ai écrit. Il n’y a pas de calme, que momentané, qu’imaginaire. Dehors, il y aura toujours une voiture qui passe, un scooter, un motard qui fait rugir le moteur de son engin. Il y aura toujours du bruit. Le calme n’est jamais qu’une illusion, même quand il n’y a nulle part où aller, quelqu’un y va, avec la ferme intention de prouver au monde entier qu’il ne part pas en vain. On voudrait lui dire : cela n’a pas de sens, mais à quoi bon intervenir dans des affaires qui nous sont étrangères ? Il n’y a rien à dire, rien à opposer. Rien. Quand on y pense, ce peut être si beau, rien, il suffit de ne pas le concevoir à la manière d’une absence, d’un vide, d’un manque, d’un trou, d’une béance, de quelque chose qui attend quelque chose d’autre pour le remplir, mais d’un tout complet, parfait, auquel rien ne fait défaut, ne manque. Sans mystique ni mythologie. Le retrait, la dissidence, l’absence, l’abstention, la disparation, la vacance, le congé, les grandes vacances évoquent toujours un temps chômé, comme si le temps devait être occupé, affairé. C’est une erreur fondamentale, la croyance en l’agir, en l’action. Au commencement, il n’y avait peut-être rien du tout, rien que ce qu’il faut. Et c’était très bien ainsi. Pourquoi les gens ont-ils commencé à agir, c’est-à-dire à suragir, à en faire trop ? Pourquoi ne cessent-ils pas dès lors ? Ce n’est même pas frénétique (sur l’air de la course à l’abîme), c’est mécanique : on construit des univers avec personne dedans, simplement des clients qui ne voient pas qu’un jour viendra où l’on se passera aussi d’eux. À force d’en faire trop, on se retrouve dans le néant forcé. Il n’y a plus rien à faire, et tu ne sais même pas comment t’occuper tout seul. Faire des phrases, en nombre infini, y a-t-il meilleure façon de s’occuper tout seul ?

IMG_20190808_163642.jpg

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.