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23.8.19

La fin du monde est plus acceptable que sa propre mort. Sans doute parce qu’elle s’accompagne d’un si — si nous ne nous repentons pas, nous allons tous mourir — et que, par la grâce de ce conditionnel, elle s’avère réversible tandis que la mort, sa mort à soi, elle, ne l’est pas. Aussi parce qu’il est plus facile de se dire nous allons tous mourir que je vais mourir. Nous allons tous mourir nous met sur un pied d’égalité avec le reste de la population, c’est la condition humaine, la loi universelle, et c’est loin une loi universelle, on a le temps. Je vais mourir, non, n’admet pas de distance critique, c’est une certitude. Reste à savoir quand. Aujourd’hui ? Demain ? Dans dix ans ? Cela ne fait pas grande différence, je vais mourir : comment vivre sachant que je vais mourir ? Notre époque est contradictoire. On la conçoit comme individualiste, mais ce n’est qu’à moitié vrai. Elle est à la fois individualiste et collectiviste. Notre époque a individualisé les plaisirs et collectivisé les peines. La jouissance se situe au niveau de l’individu et l’angoisse au niveau de l’espèce. Si je jouis, c’est que je suis bon, unique, exceptionnel. Si je souffre, c’est que je suis malade ou, mieux, que le monde est malade. Mon orgasme est privé — qu’il soit à moi et à personne d’autre ne m’empêche pas pour autant de le partager avec le monde pour lui faire voir à quel point je suis extraordinaire, à quel point je suis moi-même un monde — et ma douleur, publique — il faut prier pour moi, me venir en aide, me soigner, nous défilons ensemble, côte à côte pour rendre le monde meilleur, signons des pétitions, relayons des messages, partageons des combats, c’est à nous en tant qu’espèce qu’il appartient de nous réformer pour que le monde dans lequel je vis soit meilleur, pour que je sois en meilleure santé, pour que je meure un peu plus tard que prévu. Est-ce une confusion ? Probablement pas. Tous les moyens sont bons pour survivre : même si mon existence est médiocre, la magnifier ne peut pas me faire de mal, j’ai plus de chances de survivre ce faisant. C’est vrai. Et c’est faux. Qu’est-ce qu’une vie à moitié vécue ? Une vie qu’on maquille sciemment pour la faire paraître meilleure qu’elle n’est. Les gens n’aiment pas que tu dises que tu es un raté. Chaque fois, il se trouve quelqu’un pour te répondre que non, que tu exagères, que tu te trompes. Tu noircis tout. Et jamais personne pour te dire, que oui, en effet, et qu’est-ce que tu comptes faire désormais, mourir ou bien résoudre le problème ? Vaut-il mieux être trop lucide que pas assez ? La fin du monde est avantageuse : l’échec n’est pas le mien en tant que je suis celui qui a mené la vie que j’ai vécue, il est général : c’est le monde qui va finir, pas moi. N’y a-t-il pas, dans l’idée de celui qui annonce la fin du monde, la croyance que, lui, au moins parce qu’il sait que le monde va finir, en réchappera ? À moins que, plus certainement, il n’y croie pas le moins du monde. Le point levé, le regard droit, on ne s’apprête pas à mourir, plutôt à faire quelque coup. Nous allons tous mourir si…, c’est un cri de guerre mou, une frayeur moyenne pour une classe moyenne, une époque moyenne. Des calculs de moyenne : 2°C, 3°C, 5°C, le Christ remplacé par une tribu d’experts anonymes — les apôtres du Climat — qui révèlent un chiffre comme l’autre, la bonne parole. Difficile de s’identifier à une moyenne quand on se croit supérieur. Il y a bien quelques stars, mais elles s’avilissent, passent de mode, vieillissent, d’autres viennent qui connaissent le même sort, un sort qui, au fond, n’a rien qui le sorte du commun, n’est-ce pas cela qui m’arrive à moi aussi ? Vieillir avec ma star préférée et devenir ringard ou changer avec les modes et me couvrir de ridicule, cruel dilemme, n’est-ce pas ? On vit dans l’entre-deux de l’espèce et de l’individu, position la plus inconfortable entre les messies, les prophètes et les animaux dépourvus de conscience de soi.

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2 Comments

  1. Je ne pense pas que la souffrance soit collective. Elle est issu du collectif, souvent : On a mal à cause de telle ou telle personne, de telle habitude de société.
    Et pourtant, lorsque l’on exprime la souffrance, que les autres ne ressentent pas, on est minimisé à coup de réponses toutes faites, et on se sent… seul.
    Mais comme toute émotion, s’il y en a une partagée entre individus, forcément, cela rassemble, que l’émotion soit joie, colère…
    Après, tout dépend la nature de son émotion : Si c’est une joie au détriment d’une personne, cela individualise, comme tu le dis si bien ;)

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  2. Ah, et aussi, pour moi, ma mort est plus acceptable que celle du monde entier :
    Si je meurs, je vivrais toujours un peu dans le cœur et la tête des gens que j’ai aimé.
    Alors si ces gens meurent… On tombe dans l’oubli plus rapidement.

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