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25.9.19

Dehors, que je vois dans l’espace laissé libre entre les volets et le cadre de la fenêtre, il y a des choses qui bougent avec le vent. C’est une vue bien étroite sur le monde, mais c’est la mienne en ce moment. Pas complètement, il est vrai. Si je regarde en face de moi sur le mur blanc où est accroché un tableau figurant une ville, les ombres portées des volets roulants font des ronds étirés qui descendent en diagonale jusqu’à toucher le sol, mais s’effacent sur la plinthe. Au moment d’écrire ce dernier mot, j’ai eu un instant d’hésitation, doute sur l’orthographe, que j’ai failli écrire plainte, tout en sachant qu’il ne s’écrit pas ainsi, à cause d’une pensée que j’ai eue pour les bêtes, petites, qui habitent ses plinthes, qui souffrent sans en avoir conscience, il y a toujours quelqu’un qui les chasse. Et quelqu’un, ici, c’est moi. À mort. Est-ce là toute l’étendue du monde — la plainte des habitantes des plinthes que touche s’estompant l’ombre portée du volet qui trace une limite factice entre l’intérieur et l’extérieur, ma chambre et le reste du monde avec ses immeubles, ses arbres plus ou moins exotiques, sa grand’ roue, sa mer, ses voiliers dessus et ses voiles qui les survolent parfois ? Je viens de lever la tête sur la gauche pour regarder une autre fois par la fenêtre. Le vent souffle sur la Méditerranée, comme tous les jours ou presque, le ciel s’étire en formes pâles et éblouissantes, il faut plisser les yeux pour percevoir ces couleurs laiteuses, pas tranchées, pas nettes, diffuses ou confuses, je ne sais. Le petit bout de mer est grand, on pourrait s’y noyer dans l’indifférence la plus totale. C’est ce qui arrive à la plupart des vies. Celles qu’on retient sont-elles plus intéressantes ? Ont-elles quelque chose de plus ? Tout s’égalise sous le soleil de midi, les ombres se cachent sous les corps qui ne les portent plus, c’est vrai, me dis-je, il est cinq heures et demi. À cette heure-ci, le bleu du ciel est une vue de l’esprit. Si je le regarde, il m’apparaît sans intérêt. On peut y voir des formes, des traces, des coulées, des traînées, est-ce que je sais ? Mais il me paraît inférieur à ce ciel bleu pur que rien ne vient perturber, le ciel vide d’une froide journée d’hiver. Si j’y pense, c’est ce vide dans le bleu, qui me semble la meilleure image de la Méditerranée. La meilleure image du bonheur, c’est-à-dire. Mais pourquoi pensé-je à cette image invisible en ce moment ? Pourquoi penser au bonheur ? Pense-t-on au bonheur quand on est heureux ? Pense-t-on jamais aux choses au bon moment ? Les ronds de lumière sur le mur blanc s’étirent vers la droite, s’estompent aussi. Tout à l’heure, il n’y en aura plus.

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