24.10.19

Naples et Paestum.

Alexandre le grand s’imaginait-il que, quelque 2400 ans après sa mort, dans un musée où serait conservée la ruine de son portrait sculpté, un enfant obèse et probablement débile, se moquerait de lui, grimaçant, prenant la pause à son côté sous l’œil et l’objectif ricanant de sa maman ?

Pourquoi ne peux-tu te voir tel que tu es ? parce que tu n’es pas honnête ou parce que l’essence n’existe pas (il n’y en a pas) ?

Panis pompeii.

Francesco de Mura.

La route qui va de Salerno à Paestum est une ligne longue droite bordée d’établissements de bain kitsch ou dans un état proche de l’abandon — Lido Beach Summer, Mare no limits, El sombrero, Malibù, Sunrise, La isla bonita, ou bien encore, moins sémantiques plus graphiques : Mediterraneo, OK, où les o sont des soleils jaunes qui brillent comme en dessinent les enfants —, une route qui s’enfonce toujours un peu plus profond dans la couche épaisse de pauvreté qui recouvre toute mythologie. Toujours un peu plus au Sud, dit la route, aux bas-côtés comme des bas-fonds, jonchés de détritus, à la perpendiculaire d’où partent des routes secondaires qui semblent plonger dans la mer, mais offrent en premier lieu une halte pour les prostituées qui jalonnent cette étendue informe. Longue route triste où les maisons d’une sous-société inexistante alternent avec des constructions informelles, tôle ondulée, bois, bars qu’on dirait toujours en train de s’effondrer ou jamais vraiment construits, pauvres qui errent là, évitent comme ils le peuvent cyclistes en tenue de compétition et automobilistes incultes qui n’ont toujours pas vu la fin du Sorpasso. En sortant de Naples, je me les étais imaginés comme des enfants à qui on aurait offert un jouet pas encore de leur âge, faisant le bruit du moteur avec la bouche tout en tournant le volant dans tous les sens, hurlant dans le téléphone qu’ils tiennent collé à l’oreille, cherchant à combler le moindre interstice avec leur véhicule, comme un pénis motorisé qu’ils ne sauraient pas guider. Sur le site archéologique de Paestum, j’ai trouvé deux ruines d’une maison en retrait du temple d’Héra, à l’ombre d’un cyprès, qui forment comme une table d’écriture d’antique fortune. Avant, j’avais croisé un type visiblement très excité qui faisait les cent pas sur une ruine en hauteur avant de se mettre à déclamer en italien ce que j’imaginai être des vers de l’Iliade ou de l’Énéide. Plus tard, je devais m’apercevoir qu’il s’agissait d’un comédien qui, avec une consœur, jouaient des saynètes dans le théâtre ancien pour les groupes de lycéens ou de touristes en excursion. La folie est partout. Sur les routes, entre les jambes des putes, dans les ruines des temples, des théâtres, de villes, des mondes. À l’ombre du soleil de Paestum, il est facile de l’oublier toute. Les touristes ne font pas plus de bruit que les voitures qui passent non loin, les oiseaux qui gazouillent dans les arbres, mon crayon sur les pages du carnet où j’écris. Le sol vert est tapissé d’herbes folles, de petites fleurs jaunes et blanches. Le vent souffle légèrement. Il n’y a pas de vent à Naples, me dis-je. Le ciel est voilé. L’air irrespirable. Ici, on respire mieux. Les dieux sont-ils présents ? Quelle drôle d’idée. À l’ombre du soleil de Paestum, je pourrais oublier, mais il faut que je me souvienne de tout.

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