25.10.19

Pompéi participe de ce qu’il y a de pire dans l’histoire des civilisations : une civilisation qui, selon sa dynamique actuelle, court à sa perte en piétine une autre qui a été détruite quelques milliers d’années plus tôt — 1940 précisément. Il y a 1940 ans, ce que nous avons parcouru aujourd’hui n’était déjà plus une ville, mais un amas de lave et de cendres. On a l’habitude de dire que la destruction de la ville l’a préservée d’une destruction plus lente et plus radicale — comme si le volcan avait voulu sauver quelque chose pour nous, ce qui est absurde —, mais notre destruction à nous, que sauvera-t-elle, que préservera-t-elle ? Ruines de ruines, voilà l’histoire. Sur le forum, j’observe deux Chinois, qui s’activent de l’autre côté de la place : celui au physique ingrat photographie celui au physique plus flatteur, une sorte de Ronaldo asiatique, qui porte un ensemble de jogging vert Adidas aux bandes blanches et des lunettes de soleil à verres noirs aux branches couleur métal gris. Il a escaladé une ruine suffisamment élevée pour que l’autre le prenne en contreplongée du haut de laquelle il prend la pause, col ouvert de la veste, col remonté, col fermé, air sérieux, sombre, profond, tête tournée vers la gauche, puis vers la droite, jambe gauche fléchie, croisée sur la droite, mains qui tiennent les genoux ensemble, une sorte de virilisme efféminé, puis, d’un bond, il descend de sa ruine, saisit son téléphone qu’il avait confié à l’autre et considère avec un sérieux objectif les clichés que l’autre a pris de lui. Un peu avant, c’était un type qu’une fille filmait cependant qu’il parlait, youtubeur voyageur qui devait ânonner des phrases maintes fois rabâchées au lieu de regarder ce qu’il y avait autour de lui. Mais pourquoi le ferait-il ? La vérité, c’est qu’il n’y a rien autour de lui. Il n’y a rien autour de nous. Rien que nous-mêmes, cette civilisation que personne n’a inventée et qui, pourtant, croît avec une constance stupéfiante, se développe malgré toutes les prédictions qui, de décennie en décennie, en prédisent la fin prochaine (nucléaire, millénaire, écologique, pour ne citer que les plus récentes). Des oracles avaient-ils prédit, en 80 avant notre ère, la destruction prochaine de Pompéi ? Je me demande ce que je fais ici. Non par opposition aux autres, non, je me demande ce que nous tous nous faisons là. La civilisation grecque et romaine s’est construite contre la barbarie tandis que la nôtre se construit avec elle, dans l’exploitation de la barbarie, de l’inculture, de l’absence de questionnement, de et par l’absence de scrupules. Pourquoi ne serions-nous pas là ? Qui se pose la question ? Ne pense pas toutefois que je veuille interdire le tourisme pour réduire le bilan carbone de l’humanité. Rien ne m’est plus étranger. Le problème est ailleurs. Des deux côtés de la Circumvesuviana, le réseau ferré qui fait le tour du Vésuve, et dont la ligne qui relie Naples à Sorrente passe notamment par Herculanum et Pompéi, ce ne sont que murs lépreux, immeubles qui se jettent directement sur la voie ferrée, des vergers entre des bâtiments crasseux, et partout des échafaudages comme si ces villes n’avaient de cesse de se reconstruire, de se réparer, de se rafistoler, de se maintenir dans un être qui n’a pas de raison d’être, force est de le constater. Les ruines et les ruines — les nôtres ne tenant même pas un demi-siècle. Comme tout a l’air à la fois vieux et récent, moderne et daté, d’un passé proche et dépassé. Comme tout a l’air sale. Les pauvres sont gros. De plus en plus gros, de plus en plus jeunes. Peut-être que notre civilisation œuvre à les faire exploser. Dans le train du retour, j’en observe un, jeune adolescent assis dos à la route en travers de deux sièges, les fesses sur l’un, les pieds sur l’autre. Il descendra vers Torre del Greco, je crois. Il porte un jogging noir et des lunettes sombres, mais qui font démodé, comparées à la tenue identique que portait tout à l’heure le Chinois de Pompéi. Sur lui, cet accoutrement lui donne l’air d’un loubard. Est-ce celui qu’il voudrait se donner ? Ou bien n’a-t-il pas le physique qui lui permettrait de ressembler aux stars qui font rêver ? Lui semble boudiné dans son pantalon, mal à l’aise, malgré la confiance tapageuse qu’il affiche (se tenir mal, ricaner, parler fort, se déplacer en bande — un virilisme pas efféminé du tout). Et puis, comment se fait-il qu’un Chinois en voyage en Italie ressemble plus à un Portugais jouant dans un club italien qu’un Italien vivant dans son pays ? Est-ce que c’est cela, la mondialisation ? Où passe l’argent que le Chinois dépense en vacances ? Certainement pas dans les poches de l’Italien. En arrivant à la gare Piazza Garibaldi, les transports publics sont en grève. Impossible de prendre le métro. Nous prenons donc un taxi pour aller Piazza Dante. Pas de ceintures de sécurité à l’arrière, le chauffeur coupe le contact régulièrement. Je ne comprends pas le sens de cette manœuvre, je la découvre simplement au bruit que fait un signal électronique qui s’allume à intervalles réguliers. Tout est cassé. Tout dysfonctionne. Il n’y a pas la moindre poésie dans ce fait-là, rien qu’une triste réalité. Ensuite, nous trouvons refuge Piazza Bellini au Caffè Letterario Intra Moenia, qui est aussi une maison d’édition. Une sorte de havre de paix où flottent des vapeurs de marijuana.

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