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14.11.19

Aujourd’hui, dans l’un de ces petits carnets d’écolier que j’ai rapportés d’Italie, j’ai écrit une petite prose dans laquelle je me suis efforcé de bannir avec la discipline la plus stricte tous mes tics de langage : la structure des phrases qui vient automatiquement, l’apparition des adverbes, les incises, le je systématique, la distance critique que je prends toujours, et qui est comme une sorte de réflexe, une seconde nature pour signifier que je ne me prends pas au sérieux, bref, tout ce qui fait ma façon d’écrire, et dont j’ai envie de me débarrasser, de me dépouiller. Je veux écrire de cette façon un livre entier. Avec patience. Avec lenteur. Supprimer tout ce qui fait que je sais que c’est moi qui écris quand j’écris, tout ce qui fait que je sens que c’est moi qui écris quand j’écris. Il y a longtemps que je pense à écrire différemment, à changer la façon dont j’écris, peut-être pas tant pour me débarrasser de l’autre, des autres, que pour en ajouter une, avoir une façon d’écrire de plus. Écrire de la prose. Quand on y pense, en un sens, c’est banal. Ce journal, c’est de la prose. Un article dans la presse est de la prose. Tout est de la prose, sauf la poésie. Mais si on y pense, en un autre sens, cette prose semble appeler quelque chose de plus, ou de moins, je ne sais, elle a une économie spécifique, une économie économique, pour ainsi dire, comme si on passait la matière grasse du langage au filtre du nominalisme dans une sorte de recherche de l’essentiel, enfin, de l’essentiel, non, ce n’est pas le mot qui convient, il n’est pas question d’essence, ni de squelette, puisque c’est le mot auquel je viens tout juste de penser après essentiel, mais une sorte de niveau d’équilibre. Moins, tu ne signifies rien. Plus, tu racontes n’importe quoi. Ce niveau-là, précisément. D’un certain point de vue, on peut considérer cette recherche comme purement esthétique, mais ce n’est pas exact. Ou, du moins, pas totalement. Il y a quelque chose de moral — le sens esthétique se confond avec le sens moral —, aussi, dans une telle recherche, pour dire que non, on ne peut pas continuer à parler comme on parle, à raconter n’importe quoi, à se servir du langage pour crier, pour hystériser, pour rendre les gens fous, pour exciter les gens les uns contre les autres, si le langage avait servi à cela, personne ne se serait jamais parlé, les êtres humains se seraient tous entretués il y a bien longtemps, bien avant le début de l’histoire, il n’y aurait jamais eu d’histoire, c’eut peut-être été tant mieux, pas d’histoire, mais désormais qu’il n’y en a une, il faut essayer d’en faire quelque chose, plutôt que de s’évertuer à en finir par tous les moyens, philosophiques ou pas, une bonne grosse bombe, l’excès de parole, la parole permanente, l’écriture incessante, sous toutes les formes délirantes qu’elle prend depuis un peu moins de quinze ans (On pourrait s’amuser à dater précisément l’apparition de ce phénomène. Le 21 mars 2006, M. Dorsey envoya son premier tweet : « Just setting up my twttr ». C’était le commencement de la fin.), le langage au point qu’on n’en peut plus du langage, qu’on en vient à détester les livres qui paraissent les uns après les autres, tous les livres, parce qu’ils ajoutent toujours plus de langage alors qu’il y en a déjà trop, qu’on ne désire plus rien que le silence. Voilà mon esthétique et ma morale. Pas le silence, le sens juste. J’ai commencé d’écrire à la main, et il me semble que cela aussi, c’est important. Un premier stade. Une sorte d’origine, qui sera scrutée par moi au moment de l’écrire, je ne sais pas quand, je ne sais pas comment, au fur et à mesure ou quand tout sera fini. Je verrai, je ne sais pas. Je ne sais pas ce que je suis en train de faire, mais je sais ce que je suis en train de faire.

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