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25.11.19

Est-ce qu’un jour les choses deviennent plus claires ou sont-elles sempiternellement plongées dans un brouillard qu’il faut s’efforcer de dissiper ? Par plus claires, je n’entends pas plus simples, comme ramenées à un principe premier qui explique tout. Ce n’est pas ce que je veux dire. Alors, la réponse est dans la question, non ? C’est probable. Ce ne sont pas les choses qui s’éclaircissent ou pas, on parvient parfois à les voir plus clairement. Il semble que ce soit assez simple, mais le plus compliqué, ce n’est pas cela, c’est de faire durer cet état des choses, de faire en sorte que cette perception plus claire que d’habitude des choses comme elles sont ne soit pas qu’un éclair de génie qui, dans un univers enfumé, jette un jour brillant avant de s’assombrir aussitôt, que ce ne soit pas un éclair, que ce soit un éclairage. Pourquoi est-ce que je dis cela ? Il y a un certain temps que je me dis qu’il faut que les choses changent, et par les choses j’entends moi, que ce moi cesse d’être cette espèce d’enfant éternel, pour exister. À mon âge, il serait temps. Sauf que ce n’est pas une question d’âge. C’est une question d’attitude quant à la vie. D’où deux choses, qui forment ensemble un équilibre à trouver entre le regard étonné que l’on porte sur le monde et le rapport que l’on entretient au monde, s’étonner que le monde soit tel qu’il est sans pour autant être par lui écrasé, et une réponse à la question : Que faire de son naturel ? La réponse n’étant pas, cette fois, dans la question. J’ai écrit trois fois cette page du journal, tout à l’heure, et trois fois je l’ai effacée. J’y disais ce que j’avais envie de dire mais je ne le disais pas comme j’avais envie de le dire. Il y était question de cela, du naturel. À propos duquel je me demandais d’où il venait, ce qui le distinguait du professionnel, qui est tout autre chose, son contraire, je crois. Le monde dans lequel je vis exige des gens qu’ils soient des professionnels. Pas qu’ils soient bons, non, qu’ils gagnent de l’argent. Et plus ils en gagnent et mieux c’est. C’est ainsi l’humanité tout entière qui est en train de se professionnaliser, filières débouchés experts, on dirait de l’élevage en batterie, toutes choses atroces qui font que le monde est le bordel invivable qu’il est, avec son air irrespirable, son eau imbuvable, sa terre inhabitable, et ses habitants malaimables. C’est tout le paradoxe de la rationalité irrationnelle. Tout ce que nous faisons a l’air rationnel, et de plus en plus rationnel, qui plus est, au sens où les procédures sont rationnelles, mais tout ce que nous faisons est de plus en plus irrationnel, au sens où les conséquences de ces procédures sont irrationnelles. Il y a quelques années, Donald Davidson, un philosophe américain, expliquait dans un article que l’irrationalité était une sorte de poche dans la rationalité, qu’elle ne lui était pas étrangère, que ce n’en était pas la négation, mais que c’était un phénomène qui se développait au sein de la rationalité. Pourquoi pas ? C’était une bonne idée. Mais caduque, en quelque sorte, tant il apparaît clairement que la rationalité n’est guère plus qu’une anomalie dans un ensemble de façons de penser de plus en plus irrationnelles. La rationalité est une exception à la règle de l’irrationalité. Je n’ai pas trop le choix, c’est-à-dire : c’est ça ou le suicide, mais je n’aime pas vivre dans ce monde de sophistes, où tout le monde pense que tout s’apprend et qu’il suffit de payer quelqu’un pour apprendre (nos coachs ne sont rien que des versions débiles des sophistes de Platon). Tout à l’heure, dans les pages du journal que j’ai effacées, je commençai par dire qu’on ne choisissait pas d’avoir une tête philosophique ou pas, une âme de philosophe ou pas, un naturel philosophe ou pas, on naît comme ça, et le naturel s’oppose au professionnel. Il se cultive. On fantasme la nature, tout en s’éloignant du naturel. On s’imagine la nature comme un grand espace vert apaisant où l’on peut se régénérer après une dure journée de travail. La nature masque le naturel. On rêve de travailleurs de bas en haut de l’échelle. Même poète, c’est devenu un métier. Robert Walser à Carl Seelig : « Les artistes s’encroûtent dès l’instant où leurs relations avec la société des hommes ne sont pas suffisamment tendues. Ils ne doivent surtout pas se laisser choyer par elle car cela les contraint à se plier aux impératifs de l’heure. — Jamais, même durant les périodes de pauvreté extrême, je ne me serais laissé acheter par elle. J’ai toujours tenu par-dessus tout à ma liberté. » Quoi de plus naturel ?

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