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26.11.19

Quand je suis allé courir ce matin, après avoir relu le premier entretien qui compose le texte de ma traduction de Morton Feldman avec le texte anglais en regard, au moment où j’envisageais de ralentir avant de m’arrêter, j’ai dépassé un homme, plus âgé que moi, en tenue de sport comme moi, mais en train de marcher, quand il m’a vu le dépasser, j’ai deviné qu’il allait se mettre à courir lui aussi, pour rester à ma hauteur, me montrer que lui aussi était en état de courir, comme moi, même s’il était en train de marcher, au moment où je l’avais dépassé, au bout de quelques pas, j’ai tourné la tête vers l’arrière, et je l’ai vu qui s’était effectivement mis à courir, alors j’ai changé d’idée et j’ai accéléré pour le mettre à distance, m’en débarrasser, et puis j’ai couru comme ça encore un kilomètre, pas pour le distancer, il y avait bien longtemps que c’était fait, mais parce que j’étais lancé et que je n’avais pas de raison de m’arrêter avant d’être rentré chez moi (ou juste à côté). C’est un peu stupide, me suis-je dit sur le moment, mais je n’ai pas pu m’en empêcher, ni de le faire ni de me le dire. Je n’aime pas avoir le sentiment qu’on se colle à moi. Et pourtant, j’ai besoin d’autres que moi. Ce qui fait de moi un paradoxe vivant, ne supportant que d’être seul et ne supportant pas d’être seul. Est-ce que tout le monde est comme ça ? Est-ce que tout le monde est comme moi ? D’autres que moi, c’est vrai qu’en ce moment il n’y en a pas beaucoup. Je suis seul. À peu près tout le temps. Est-ce qu’il faut que je m’en plaigne ? Je ne sais pas. Peut-être. Trop seul, c’est trop tout simplement. Il est bon d’avoir quelqu’un à qui parler. Mais qui ? C’est toute la question. En attendant de trouver (un ami, un éditeur, qui sais-je ?), je lis, et j’écris, c’est tout ce que je fais, dans des carnets, la plupart du temps. Hier, j’ai fini de lire le livre de Carl Seelig sur ses promenades avec Robert Walser. Magnifique mais incompréhensible : comment peut-on arrêter d’écrire ? Je m’en sens incapable. Pourtant, j’ai pris des dizaines de fois la décision de ne plus jamais écrire une ligne, mais cela m’est impossible, je ne peux tout simplement pas vivre sans, je ne peux tout simplement pas m’en empêcher. C’est à la fois magnifique et tragique (est-ce une définition possible de sublime ?), arrêter d’écrire comme il l’a fait. Il y a là un geste, ou un anti-geste plein de superbe, si minuscule soit-il, et peut-être Walser n’a-t-il jamais écrit que pour arrêter d’écrire, peut-être n’a-t-il jamais fait remarquer sa présence que pour se signaler ensuite par son absence ? Ce qui est en quelque sorte la pauvreté ultime. Seelig, quand il décrit Walser, ne cache pas qu’il a l’air d’un vagabond qui fuit la société des autres, se plie à la discipline banale du travail à l’hospice, ne supportant pas, par exemple, qu’on lui parle des hommages qui lui sont rendus à l’occasion de son soizante-quinzième anniversaire. Est-ce une façon de tourner une défaite à son avantage, d’accepter sa défaite, accepter d’avoir perdu, d’être un perdant ? La postérité, c’est autre chose. Elle ne concerne jamais celui qui y passe. C’est toujours quelque chose qui arrive malgré soi, quand même on aurait cherché à y passer. Il y a quelque chose qui me dérange dans cette condition modeste, l’envie d’être un zéro, de servir, d’être au service d’un maître. D’autant qu’il y a une contradiction entre la nécessaire liberté antisociale du poète (la phrase que j’ai citée hier) et ce désir de servitude. Peut-être est-ce parce qu’on ne parvient pas à la résoudre, à la surmonter, qu’on se résout à une vie tout autre, simple, retirée, muette. Le pourrais-tu, toi ? Moi, je ne le pourrais pas.

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