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3.12.19

C’est peut-être le temps, le climat politique ou alors le fait que je sois fou, mais j’ai commencé à recevoir des messages subliminaux qui m’étaient adressés par Morton Feldman. Enfin, subliminaux, ce n’est pas le mot. Comment est-ce qu’on dit, déjà ? D’outre-tombe, oui, c’est comme ça qu’on dit, des messages d’outre-tombe : Morton Feldman s’était mis à m’adresser des messages d’outre-tombe. Rien d’étonnant, aurait-on pu penser tout d’abord, comme je suis en train de traduire Morton Feldman, Morton Feldman s’adresse à moi, d’une certaine façon. Sauf que non, pas du tout, je ne dis pas d’une certaine façon, ceci n’est pas une métaphore. Je ne dis pas que Morton Feldman m’adresse des messages d’outre-tombe comme quand on dit que quelqu’un, quelque chose, une œuvre ou je ne sais pas quoi, nous parle alors qu’en fait elle ne nous parle pas du tout, elle n’a pas quelque chose à nous dire, mais quand même nous trouvons qu’elle a du sens pour nous. Non, ce n’est pas ce que je veux dire. Quand je dis que Morton Feldman m’adresse des messages subliminaux, je veux dire qu’il m’adresse des messages subliminaux. Bon, je ne suis pas fou, enfin, pas complètement, Morton Feldman ne se plante pas là, devant moi, et ne se met pas à me parler. Quand je dis ce que je dis, je ne parle pas d’apparition. Tu imagines, un Juif New-Yorkais qui apparaîtrait dans ton salon comme la Vierge immaculée, soyons sérieux un instant, voyons, cela n’aurait aucun sens. Non, c’est plus subtil que ça. Et d’ailleurs, au début, quand ça a commencé à m’arriver, je ne me suis pas dit Tiens, voilà Morton Feldman qui m’adresse des messages d’outre-tombe, non, je me suis plutôt dit : Non, mais tu racontes vraiment n’importe quoi, Jérôme, tu as vu le nombre de contresens dans ta traduction, enfin, des contresens, non ce ne sont même pas des contresens, tu inventes carrément des phrases entières. Reprends-toi. C’est un sujet sensible, pour un traducteur, même un traducteur improvisé, comme moi, un sujet sensible, les contresens, les erreurs, quand on te les reproche, même si tu as des arguments à faire valoir, comme tu es sur la défensive, tu as toujours l’air coupable, la charge de la preuve, c’est une histoire de fous, mais passons, ce n’est pas ce que je veux dire, ce que je veux dire, c’est que je me suis très vite rendu compte que ces phrases n’étaient pas dans le texte que j’étais en train de traduire, ni dans la traduction que j’étais en train de relire, et que, pour autant, ces phrases, ce n’était pas moi qui en étais l’auteur. Étrange affaire. Si ce n’est pas moi, l’auteur de ces phrases, alors qui ? Si ce n’est moi, c’est que c’est l’autre. Quoi ? Oui, l’autre. Tu crois ? Comment ? Il dit que si ce n’est pas lui, c’est que c’est l’autre. Qui ? Mais suis, l’autre ? Morty. Ah ! Étrange affaire. Et pourtant, même à mon corps de texte défendant, je devais bien me rendre à l’évidence. C’est dommage qu’au début j’aie cru que c’était des erreurs de ma part parce que j’ai effacé bon nombre des messages qui m’étaient adressés d’outre-tombe par Morton Feldman. Il n’en reste plus que quelques-uns. Voire moins. Très peu, en fait. Presque rien. C’est peut-être le temps qu’il fait, ou le climat politique, ou le fait que je sois fou, mais dans une des phrases que j’ai conservées, Morton Feldman me disait de mettre au boulot. Keep working. Était-ce à cause de la grève dont on annonçait qu’elle allait plonger la France dans le chaos ? Peut-être. Je ne sais pas. Quand je lui ai posé la question, Morton Feldman ne m’a pas répondu. J’ai continué de relire ma traduction, mais je n’ai plus lu de ces phrases étranges. Je me suis dit, après tout, c’est un peu absurde, ce n’est pas comme si la France n’était pas régulièrement plongée dans le chaos par des mouvements sociaux. Ce qui serait étonnant, ce serait que la France ne soit pas plongée dans le chaos par des mouvements sociaux, alors là, cela vaudrait la peine que les morts se mettent à me parler pour m’inciter, par exemple, à faire quelque chose pour la France. Quoique je n’aie pas vraiment le profil ni l’âme d’une Jeanne d’Arc. Et puis, il y en a tellement des Jeanne d’Arc. C’est ce que j’étais en train de me dire quand j’ai vu une autre phrase sur l’écran, une de ces phrases étranges dont je n’étais pas l’auteur, mais qui apparaissaient là, pourtant, sous mes doigts, communication spirite à l’ère digitale, n’importe quoi, quoi. J’ai lu la phrase, et je me suis exclamé à haute voix : Oh là là, je commence à en avoir un peu marre, moi, déjà que je ne comprends à peu près rien de ce que tu racontes alors que tu es quand même ultra bavard, ce n’est pas la peine d’en rajouter. On ne va pas tout commenter quand même, si ? Dans la phrase, Morton Feldman disait, après quelques hésitations et des blancs dans l’enregistrement, que tout ça, c’était des affaires de la classe moyenne. Après m’être exclamé, je me suis demandé, mais tout ça quoi ? J’ai demandé à haute voix à Morton Feldman ce qu’il entendait par là, mais évidemment il ne m’a pas répondu. Bien sûr, me suis-je écrié, bien sûr, ce n’est pas comme si ce n’était pas assez compliqué de comprendre quelque chose à ce que tu racontes, en plus, il faut que tu en rajoutes et quand je t’interroge, pas un mot, bien sûr, pourquoi faire autrement ? Oui, pourquoi faire autrement ? Il y aurait bien des moyens d’expliquer ce qu’il voulait dire par là, à partir des interventions que je suis en train de traduire, notamment, mais je n’en ai pas envie. C’est vrai, pourquoi tout expliquer ? Pourquoi ne pas rien expliquer, laisser les choses en l’état, laisser tout couler, qu’on comprenne ou qu’on ne comprenne pas. Après tout, qu’on comprenne ou qu’on ne comprenne pas, quelle différence cela fait ? Ce n’est pas satisfaisant, je m’en rends bien compte. Mais est-ce que la vérité doit être satisfaisante ? Ce matin, alors que nous avions mal dormi parce que Daphné avait eu une nuit agitée, j’ai parlé avec Nelly du Capitalisme, du Communisme et des idéologies. Idées stupides au petit-déjeuner, mais qu’est-ce que tu peux faire, quand ça vient, ça vient ? Tu vois, c’est comme un message d’outre-tombe de Morton Feldman : l’idée de recevoir un message d’outre-tombe de Morton Feldman est une idée géniale, non ? Fantastique, je vais pouvoir parler avec Morton Feldman. Même si c’est un peu fou, c’est extrêmement excitant. Mais quand ça t’arrive, et que tu ne comprends rien du tout, parce qu’il n’y a rien à comprendre, les messages ne sont pas toujours intéressants, et quand même ils le sont, on ne sait pas toujours très bien quoi en faire, c’est décevant. Mais quand ça vient, ça vient. Alors, ensuite, dans un de mes carnets de notes (le bison rouge), j’ai écrit (je cite) : Comme le Communisme, le Capitalisme est une idéologie. Enfin, « comme », le Capitalisme et le Communisme ne se ressemblent pas quant aux moyens, qui sont diamétralement opposés, mais quant à la fin, qui est la suppression de l’État. Capitalisme et Communisme sont le négatif l’un de l’autre, les négatifs d’une même utopie, la disparition de l’État. » Et, me dis-je à présent que j’ai raconté cette histoire avec les messages d’outre-tombe de Morton Feldman, même si je crois que je crois ce que je crois, que je croie ce que je crois ou que je ne le croie pas, qu’est-ce que ça change ? Nous vivons avec l’idée de changer le monde ou de ne pas trop souffrir quand nous avons à le subir, mais qu’est-ce que nous changeons et qu’est-ce que nous subissons ? Quand je regarde par la baie vitrée du salon, à main gauche, il y a une petite ouverture dans les bâtis de béton, qui laisse entrapercevoir le va-et-vient des gens sur la dalle de béton imitation marbre du centre commercial de l’autre côté de l’avenue. Parfois, l’idée que nous communiquions entre nous, c’est-à-dire qu’il y a seulement un nous, quelque chose de signifiant qui nous relie, qui fait que nous appartenons tous réellement au même peuple, parfois, cette idée semble particulièrement stupide. Et vide de sens. Je raconte mes histoires, et même si je peux m’imaginer ce qu’il se passe de l’autre côté de l’avenue, sur la dalle de béton de ce centre commercial, même si je ne l’entends pas, je devine les chansons qui s’y jouent, les mêmes que l’année dernière (l’année dernière, je me souviens d’une chanson qui m’avait particulièrement obsédé, qui faisait Feliz Navidad, Feliz Navidad, Feliz Navivad, Prospero año, y felicidad ad nauseam), j’y suis étranger. Même quand j’y prends part, j’y suis étranger, même quand je marche sur la dalle en béton de ce centre commercial, j’y suis étranger. Et ne sommes-nous pas tous les mêmes sous cet angle-là ? Nous sommes tous étrangers. Nous sommes étrangers les uns aux autres, mais aussi aux expériences que nous faisons. Combien d’expériences faisons-nous qui nous semblent vraiment les nôtres ? Une par jour, une de temps en temps, une par an, une par vie, zéro ? Il faudrait vraiment compter, pas simplement donner des estimations à l’aveuglette, s’imaginer mieux ou pire que l’on est, vraiment, combien ? Pas facile de compter. Même toutes ces phrases de Morton Feldman, toutes ces phrases que je traduis, sans toujours bien comprendre, sans toujours être sûr que quand je pense comprendre je comprends effectivement, que je ne raconte pas n’importe quoi, combien d’expériences représentent-elles ? Une ? Une demie ? Zéro ? Tout est si étrange quand on y pense, ton monde, là, comme il est, qui est complètement insensé, mais si tu es le seul à le percevoir insensé, ou si, de toute façon, il n’y a jamais qu’une minorité à le voir comme il est, à quoi bon le penser ? Pour la beauté du geste ? Est-ce suffisant ? Est-ce une raison de vivre, la beauté du geste ?

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