10.12.19

Le privé a probablement toujours été élaboré par le public, la conscience se construisant comme une émanation de la vie sociale, mais ce qui a changé, pour nous désormais, n’est-ce pas l’irradiation permanente du privé par le public, de la conscience par la vie sociale, de l’intimité par la publicité ? À tel point qu’on ne sait plus très bien s’il y a des pensées intimes en dehors des tweets protégés. Une manière de dernier refuge, reductio ad absurdum de l’intimité ; ce qui est privé, c’est ce que je ne montre pas à tout le monde, pas ce que je ne montre à personne — il y a quand même une sélectivité —, mais seulement à certains des inconnus qui constituent mon réseau social. L’absence de secret, pourtant, n’a-t-elle pas quelque chose de terrifiant ? Comment peut vivre qui n’a pas de secrets, lesquels ne sont pas nécessairement inavouables, mais que l’on n’a simplement pas envie d’avouer ? Comment sortir de ta tête si tu n’y es jamais ? Comment sortir de ta tête si tu n’y es jamais seul ? On n’est jamais vraiment seul, c’est vrai, il y a toujours quelqu’un, une figure, une personne, une idée, un concept, quelque chose. Seul, c’est une façon de parler plus qu’une façon d’être. On ne pourrait pas vivre seul — nous sommes des animaux sociaux —, mais on ne peut pas vivre tout le temps avec tout le monde, face à l’humanité tout entière, acharnée à cliquer. À quoi est-ce que je pense ? Bien sûr qu’un individu intégralement orienté vers lui-même se condamnerait à l’échec, au permanent ressassement ? Mais c’est quoi, l’échec au regard de toutes ces vies réussies ? Réussies pour rien, moi, c’est ce que j’en dis. Plus personne n’est célèbre par hasard, toutes les vies sont tendues par ce désir-là. Et les autres ? Y a-t-il seulement quelqu’un pour s’y intéresser ? Des millions de gens se massent devant des écrans pour regarder des gens déguisés chanter des chansons débiles ? Crois-tu que ces nuées agglutinées aient une vie intérieure ? Intérieure à quoi ? Qu’y a-t-il à l’intérieur de rien ? Quelquefois, c’est vrai, oui, tu désires le rien, le vide, le silence, mais tu sais bien que ce désir n’est orienté que par une seule fin : arrêter un instant le bruit infiniment trop public que font les personnes quand elles se vident d’elles-mêmes, quand elles se satisfont d’être ces tuyaux où passent ce que nul ne retient parce que personne ne peut vouloir retenir cette vie-là. Personne ne peut vouloir vivre cette vie. Et pourtant, tous la vivent. Est-ce que c’est ça, ma morale ? Ma morale négative ? Mon moralisme ? Je ne sais pas.

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