4.1.20

De combien ma vie aurait-elle été plus facile si j’avais fait partie d’un groupe, d’une caste, d’une confrérie ? Je me pose cette question régulièrement, peut-être pas régulièrement, il ne faut pas exagérer, mais il m’arrive de me la poser au gré de mes intuitions concernant les gens. J’ai de bonnes intuitions concernant les gens. Les erreurs que j’ai commises sont souvent venues de ce que je ne m’étais pas fié à mon intuition, que j’avais préféré écouter une autre version des choses que la mienne — alors qu’il ne faut pas. Il faut se fier à soi (à condition d’être fiable). Si j’avais fait partie d’un tout plus grand que moi, j’aurais passé des heures entières avec mes camarades, mes coreligionnaires, mes associés, que sais-je ? Confort douillet, même quand tu t’imagines que tu vas renverser l’ordre des choses. On est bien quand on est tous d’accord, pas vrai ? On est bien quand on pense tous la même chose. Généralement, on est d’autant mieux qu’on pense tous la même chose qu’une seule personne — un chef, qui a les idées et décide pour tous les autres. Les admirateurs de Debord, par exemple, feignent généralement d’ignorer que c’était un dictateur de poche, excluant les déviationnistes (le n° 12 de l’Internationale Situationniste comporte ainsi un chapitre consacré aux « dernières exclusions » — d’un comique aussi prononcé qu’involontaire). J’aimerais faire partie, c’est vrai, je le confesse, j’aimerais faire d’un club, mais personne ne semble disposer à me coopter, soit que je sois inacceptable soit que je sois parfaitement inconnu. À mon avis, les deux vont de pair. Mais tout le problème, sinon, c’est le dogme. Adopter une position et ne plus s’en défaire. Le monde est simple pour le dogmatique. Il est bête aussi, mais c’est un défaut dont les êtres humains s’accommodent facilement. Qui pense par soi-même ? Personne ou presque, sinon comment se ferait-il que, dans tous les camps et ô comble même dans le camp le plus grand de tous ceux qui ne pensent rien du tout, comment se ferait-il que tout le monde pense la même chose ? C’est comme ça, je pense, que j’ai perdu des amis : avoir eu le malheur de douter, de ne pas communier. Divergence vaut exclusion. C’est une règle de la vie idéologique. De combien ma vie aurait-elle été plus facile si je n’avais eu qu’un bout de mon cerveau ? Si je n’avais eu que 75 % de mon cerveau, ma vie aurait-elle été plus facile de 25 % ? 50 %, de 50 % ? Etc. jusqu’à zéro. Y a-t-il une loi de proportions inverses ? Je ne crois pas.  

Vent froid en bord de mer. Lumière pâle mais pâteuse, bleu épaissi par le blanc laiteux des nuages. Photographies ratées (la plupart), sauf deux portraits.

Comment faire voir ce que tu ne peux pas montrer ? Comment dépasser l’incommunicabilité, franchir le mur, bâti là, comme un frontière séparant nos langages ?

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