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5.1.20

Il y a toutes les raisons du monde de déprimer un dimanche matin. Et quelquefois, même, ces raisons sont de bonnes raisons. Mais est-ce une raison pour déprimer ? Est-ce que je serais plus heureux si, par exemple, j’écrivais toujours le même livre, toujours le même format, pour raconter toujours la même chose, satisfaisant ainsi aux exigences de la niche dans laquelle j’aurais trouvé refuge pour exister malgré les aléas de l’existence, du temps qui passe, de l’état du monde, de la décrépitude de tout, à commencer par moi-même — quoiqu’il arrive, tous les deux ans, publier la même chose, infatigablement ? Je serais plus connu, gagnerais plus d’argent (ce qui n’est pas difficile à l’excès), aurais le sentiment d’exister plus, le genre d’existence sociale via laquelle on peut être invité à la maison de la poésie ou de n’importe quoi pour lire des pages de son livre en compagnie d’un guitariste raté qui fait des boucles avec sa petite pédale pour faire des boucles, histoire d’avoir l’impression d’être une rockeuse ou un rockeur, et j’habiterais dans un quartier de Paris dont je pourrais faire la géographie, Joyce-Ersatz, quoi ; mais est-ce que cela aurait le moindre sens ? Poser la question, ce n’est pas toujours y répondre. A-t-on idée d’exister un dimanche matin ? De faire quelque chose plutôt que rien. On devrait se contenter de rien. Sous-marin de l’être. Plongée ontologique. Mais non. J’aurais dû continuer de lire Pascal au lieu de perdre de mon temps sur Facebook. J’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos, loin de Facebook. Comment se fait-il qu’ayant commencé à lire Leibniz, je me retrouve à lire Pascal ? Suite antilogique. Rebrousser chemin. Question qui n’intéresse personne. Le voilà, le 0,0001% ; les voilà, les happy few — ils sont personne. Au lieu de lire Pascal, je suis allé sur Facebook. Et je me suis mis à déprimer. Suite logique. Pourquoi Unetelle a ça alors que moi, je n’ai que ça. Pourquoi les autres ont plus de choses que moi ? Pourquoi est-ce que j’en suis réduit à être dans cet état alors que d’autres sont dans un autre ? Pourquoi n’ai-je aucun succès alors que d’autres en ont (ne serait-ce qu’un peu, un tout petit peu plus que moi) ? J’aurais mieux fait de continuer à lire Pascal. Pascal qui a bien connu ça, dont la vie est là : de Paris et son char tiré par six chevaux à Port-Royal-des-Champs et la solitude sublime de la vallée de Chevreuse. J’aime tant, cet endroit, la vallée Chevreuse, Port-Royal-des-Champs. C’est une manière de signe du destin, j’en ai la conviction, que Daphné soit née à Port-Royal. Où sinon là ? Suis-je Janséniste ? Mais le Jansénisme n’existe pas. Comment être un xiste quand le xisme n’existe pas ? Il faut commencer par croire en Dieu. Vaste sujet. Faut-il donc consacrer son dimanche matin à dresser la liste des questions qui n’ont pas de réponse ? Faut-il donc consacrer son dimanche matin à se fracasser la tête contre les murs ? Exercice de patience. Exercice de destruction. On trouve toujours quelque chose à faire pour s’occuper. Au lieu de se suicider, aller à la plage, au soleil de l’hiver. Au Musée des Beaux-Arts, on peut voir un tableau de Valère Bernard, peintre marseillais membre du Félibrige, qui s’intitule Au cagnard et figure deux personnages contre un mur au soleil. Pauvres et magnifiques. Ce tableau est trompeur — ce n’est pas l’échec du tableau d’être trompeur, je pense que c’est tout le contraire, il montre la tromperie — parce qu’il y a un contraste saisissant entre la pauvreté des figurés et la beauté claire, translucide de la lumière. Gros manteaux, casquette, foulard noué sur la tête, c’est indiscutablement l’hiver. Le tableau est coupé en trois : sa droite qui tient le mur sur le fond duquel se détachent les personnages et sa droite qui est elle-même coupée en deux : en bas, la mer, le port avec ses bateaux, la ville sur la colline au-dessus qui monte jusqu’au ciel, bleu pur, immaculé. Un bleu qui est à peine plus foncé que le bleu de la mer, mais n’est pas le même pour autant — différence qui n’est probablement pas sans portée symbolique. Le personnage au foulard rouge regarde un point indéfini vers le bas, tandis que l’autre, le plus grand des deux, grosse barbe grise, de profil, tourne la tête vers le hors-cadre du tableau, le peintre et puis le spectateur, sans qu’on sache très bien s’il lui adresse un reproche, le défie ou lui signifie sa tristesse. Tout cela à la fois, certainement. Le bleu du ciel que j’ai pris en photographie, ce matin, ne souffrait aucun espace blanc. Il était total. Je n’y ai pas pensé sur le moment, mais c’était le même bleu que celui que j’avais pu voir, deux jours plus tôt, sur le tableau de Valère Bernard. Un bleu indifférent à ce qu’il se passe en-dessous de lui, qui ne renvoie rien, ne répond pas, ne réconforte ni n’accable. Sans écho, parfait, muet — un bleu absent.

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