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31.1.20

Comme toutes les photographies déclenchent des réactions d’hystérie plus ou moins contrôlées, je me suis dit, le mieux, c’est peut-être de supprimer les photographies, d’effacer celles qui existent et d’empêcher la production de nouvelles photographies ou, du moins, leur diffusion. Plus de photographies, plus d’hystérie. Ce serait simple mais, en l’occurrence, un peu trop simple, je le crains. Le problème, ce ne sont pas les photographies, mais tout ce que les gens projettent dessus, et ils projettent tellement de choses qu’ils ne voient plus ce qu’ils regardent, mais ce qu’ils ont envie de regarder, le monde comme ils ont envie de le voir. Devant une photographie, ce que tu vois, quand quelqu’un la regarde, ce n’est ce qu’il y a sur la photographie, ce que la photographie montre ou fait voir, mais la façon dont la personne qui la regarde voit le monde. On ne voit pas les photographies, on voit la vision des photographies. On voit des visions du monde. Moi, à vrai dire, les photographies, je ne les regarde plus. D’abord, il y en a trop, tellement qu’il est impossible de tout retenir, que chaque image semble se dissoudre dans une masse visuelle où rien n’est discernable. Tout finit par se ressembler. Qu’est-ce qui ressemble plus à une femme qui sourit qu’un homme qui sourit ? Qu’est-ce qui ressemble à une image violente qu’une image de non-violence ? Qu’est-ce qui ressemble plus à une image triste qu’une image joyeuse ? Les émotions, à force de s’exprimer, de se montrer et de se voir, n’ont plus le moindre sens. Combien de fois par jour, par mois, par an es-tu capable de t’émouvoir ? 100, 10000, 1000000 de fois ? Qu’est-ce que tout cela veut dire ? Personne ne le sait au juste. Nous nous muons en un vaste peuple d’analphabètes, ignorant le sens des signes, contemplant à fleur de peau des images faites pour nous maîtriser, nous faire pleurer ou nous faire jouir, nous faire hurler ou nous faire rire. Que l’image bouge, ou qu’elle ne bouge pas d’ailleurs, et elle nous soumet à son régime analphabétique, plongée dans l’inconscience de soi, déversés que nous sommes dans ce flux visuel perpétuel. Jadis, raconte-t-on, la nuit, il n’y avait pas d’images. Sur les écrans où l’on pouvait en voir durant la journée, de petites boîtes que chaque famille ou presque possédait chez soi, passée une certaine heure, les images disparaissaient pour ne laisser voir à leur place qu’un écran noir parsemé de points blancs, comme de la neige tombant du ciel par une nuit très sombre. C’était l’heure d’aller se coucher. Sinon, de regarder fixement ce spectacle absent, ce néant de présence — quelque chose est là mais ce n’est rien. Quel sentiment étrange pouvait bien, alors, envahir le spectateur resté assis dans son fauteuil à regarder ce phénomène issu d’une technique des plus avancées ? S’endormait-il là, bercé par la chute de ces graves sans pesanteur ? Ou bien demeurait-il silencieux dans la contemplation d’une manifestation qui, ne manifestant rien, pouvait laisser le regardeur se manifester lui-même ? Rêverie de vieillard à laquelle on préfère désormais l’air hagard d’yeux crevés d’être sans cesse éclairés.

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