21.2.20

Comme je ne parle pas à grand monde, je me dis parfois peut-être que c’est moi qui suis fou, c’est vrai, non ? Est-ce que les gens ne sont pas faits pour parler ? Mais parler de quoi ? Je ne sais pas, comme je ne parle à personne, je ne les écoute pas non plus, je ne peux pas savoir de quoi ils parlent entre eux, quand je ne suis pas là, c’est-à-dire la plupart du temps. Mais c’est sans doute de ma faute si je ne parle pas aux gens, peut-être qu’eux ils ont envie de me parler ? Tu crois ? Moi, je ne crois pas. Je crois que très rares sont les gens qui ont envie de se parler entre eux et que, probablement, il vaut mieux ne pas parler à grand monde. Sommes-nous vraiment faits pour parler à beaucoup de monde ? Je ne sais pas. C’est compliqué de parler à quelqu’un, enfin, non, si tu n’as rien à lui dire, ce n’est pas compliqué, mais dès que tu as quelque chose à lui dire, tout de suite, ça devient très compliqué. Tout à l’heure, je regardais un film avec Brad Pitt et un autre acteur gros et, dans le film, Brad Pitt embauchait l’acteur gros comme assistant manager de l’équipe de base-ball dont il était le manager général et lui demandait d’apprendre à virer quelqu’un, parce que ça fait partie du boulot, en Amérique et dans le monde entier, travailler consiste à licencier des gens, c’est compliqué à comprendre mais une fois que l’on a compris que ça fait partie du boulot, on ne se pose plus de questions, donc Brad Pitt disait au gros de faire comme s’il le virait lui, et évidemment, le gros disait à Brad Pitt qu’il ne savait pas quoi dire, qu’il n’était pas capable de le faire alors que, jusqu’à présent, il n’avait eu aucun mal à dire ce qu’il avait à dire, quoi que ce soit, au juste. Parler, c’est très difficile. Quand ce n’est pas difficile, parler, c’est que ce n’est pas parler, ou alors c’est qu’on a appris à se parler, mais avec combien de personnes, est-ce que c’est facile de parler ? C’est-à-dire de ne rien dire aussi. De ne rien avoir à se dire. Est-ce que Brad Pitt sait toujours quoi dire en toutes circonstances ? Est-ce qu’il a toujours quelque chose à dire ? Et le gros ? Si ça se trouve, le gros, il parle mieux que Brad Pitt, mais dans le film, le gros doit savoir moins bien parler que le musclé Brad Pitt. Donc, on s’imagine que les gens beaux ont plus de choses à dire et mieux que les gens gros. C’est ça ? Aucune idée. Moi, je ne parle à personne. Tout comme je ne sais absolument pas si j’aimerais parler plus, à plus de gens. Je veux dire : parler, c’est une habitude. Quand tu t’entraînes un peu, tu finis par pouvoir parler à n’importe qui, ce qui n’a aucun intérêt. Mais je crois que c’est valorisé, malgré tout, de savoir parler à n’importe qui. Comme tous ces gens qui parlent à des millions de gens, les grands sourires qu’ils exhibent, la totale vulgarité de la chose et sa valorisation absolue. Comme si sourire et parler à des millions de gens que tu ne connais pas, et leur parler en souriant, alors que, très probablement, tu n’en as rien à foutre deux, c’était cela, qui était socialement valorisé. Comment en vient-on à vivre dans un monde comme celui-là ? Est-ce que le fait de ne pas se poser ce genre de questions, et de trouver ce genre de questions incongrues, est un symptôme du monde dans lequel on vit, de l’état du monde dans lequel on vit ? Est-ce que plus on se pose de questions et moins on a de choses à dire aux gens ? Ou alors seulement aux gens qui se posent des questions, c’est-à-dire à personne ou quasi parce que personne ou quasi ne se pose de questions ?

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