11.4.20

Allongé sur un banc dans le petit jardin de la résidence, en fin de matinée, j’ai passé un temps raisonnablement long à regarder le ciel puis à fermer les yeux, activités accomplies l’une après l’autre avec discipline mais légèreté, sans compter c’est-à-dire la durée de chaque phase, à tel point qu’à un moment, il m’a semblé que j’allais garder les yeux fermés et m’endormir ainsi, bercé par la brise légère, abrité derrière la haie de lauriers, et les amours qui font roucouler les tourterelles. Au lieu de quoi, je crois, je me suis souvenu que, jeudi, vers la fin du coup de téléphone hebdomadaire que je passe à mon ami Pierre, je lui avais dit que je regardais le ciel en ce moment. Et puis, enroulant le fil de la conversation, j’ai pensé à ce point sur lequel nous étions tombés d’accord, lui et moi, que ce n’est pas l’individualisme, le mal de notre époque, mais l’égoïsme et que ce dont notre époque souffre, au contraire, ce n’est pas d’un excès d’individualisme, mais d’un défaut de celui-ci. L’individualisme — le fait de consacrer son existence à l’invention de la vie bonne — n’a rien à voir avec l’égoïsme mesquin des petits, rien non plus avec l’égoïsme démesuré de ceux qui accaparent les richesses, qui n’ont rien d’individuel, non, mais font comme tout le monde, sont comme tout le monde. L’individu, ce qu’il y a d’irréductible dans l’humanité, l’inappropriable, l’extrême singulier, n’a rien à voir avec ces gens préoccupés par le gain, rien à voir avec ces petits kapos du management, rien à voir avec ces gens exclusivement occupés par leur confort matériel. Pourquoi est-ce que j’ai pensé à cela ? À cause du ciel bleu. Vers la fin de la nuit, Daphné s’est réveillée. Il devait être cinq heures du matin. J’ai bien essayé de faire semblant de pouvoir me rendormir, mais je savais que ce serait peine perdue, comme le temps passé sur le téléphone, alors je me suis levé, je me suis fait un café, j’ai téléchargé Pierrot le fou de Jean-Luc Godard et je l’ai regardé sur mon petit écran dans le jour naissant. J’ai toujours été fasciné par le rôle des couleurs dans ce film, le bleu notamment, pur, de la mer et du ciel, auquel les deux personnages se réfèrent dans leur vacance à Hyères. Le mouvement du film — fuir Paris pour gagner les rives de la Méditerranée — c’est-à-dire : fuir le centre gris pour la périphérie bleue — fuir le centre morbide pour la périphérie vivante — fuir le sombre pour le lumineux — aller vers les couleurs — me semble être le mouvement même de la vie, le mouvement même d’une vie qui se refuse à ne pas être vécue pleinement, mais simplement par intermittences, pendant les grandes vacances, qui sont toutes petites, en fait, des moments étriqués entre deux plages de tristesse, de laide grisaille, d’interminable pénombre, le mouvement d’individus qui refusent la vie qu’on leur impose pour en faire quelque chose. C’est sans doute la raison pour laquelle j’aime tant ce film, pour ce mouvement et les couleurs primaires qui l’expriment sans cesse. Ensuite, je suis allé courir, j’ai vu des gens masqués, qui m’ont semblé étranges, je me suis dit que, bientôt, ce masque, on m’en imposerait sans doute le port, contraint de me cacher comme ça, derrière une fantasmatique barrière, protection impossible contre la vie, alors je me suis dit : pourvu que ce ne soit pas trop tôt, pourvu que ce ne soit que l’hiver, pourvu qu’on me laisse encore respirer l’air comme je l’entends, mais j’en doute, non, me suis-je dit, j’en doute. L’individu est écrasé. Tout est publicité. Il n’y a plus de vie privée. Tout est privatisé.

Qu’est-ce que montrent tous ces gens qui singent des œuvres d’art pour passer le temps sinon que l’art est plus beau que leur vie ?

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