14.4.20

Que tout le monde ne soit pas frappé de plein fouet par l’absurdité de la situation, enfin, « de la situation », de toute situation, vaudrait-il mieux dire, que tout le monde disons donc ne soit pas frappé de plein fouet par l’absurdité de toute situation, que ce ne soit pas un sentiment qui s’empare de soi, le matin au lever ou le soir au coucher, que ce ne soit pas un sentiment qui finisse par devenir obsédant, comme une rage de dent qui se refuse à passer, qu’on puisse s’en accommoder tant bien que mal, et même, soyons honnêtes, disons-nous, à nous au moins, si nous craignons d’effrayer les autres, au moins à nous, disons-nous la vérité, plutôt bien que mal, après tout, ce n’est pas si terrible, si on tourne la tête de ce côté plutôt que de celui, on ne voit pas ce qui ne va pas, et une palissade, si elle est suffisamment haute, réduit grandement les risques de voir ce qu’il se passe de l’autre côté, comment ne pas se dire que c’est cela qui est incompréhensible ? Qu’on ne puisse pas de défaire de ses réflexes, qu’on ne possède jamais de pensée que réflexe, comme quelque chose qui prend le pas sur soi, qui nous domine complètement, comment est-ce possible ? Être deux fois dominé, par ce qui nous assaille, « la situation », et par notre pensée toute prête, ce ready-made hideux qui parle à notre place, comment le tolérer ? Pourtant, tout le monde vit très bien avec. Chaque jour en apporte la preuve. Certains un peu plus que d’autres. Mais c’est tout. Dans l’Iliade au chant XX, Achille dit à Énée, enfin c’est du moins ainsi que traduit le traducteur de la Pléiade dont je ne retrouve plus le nom, bref, Achille dit à Énée : « même au plus sot l’événement rend le bon sens ». Excès d’optimisme, pensée grecque par excellence, confiance méditerranéenne dans les rapports qu’entre eux les hommes et les événements entretiennent ? En tout cas, cette remarque m’a frappé pour deux raisons : 1. pour son côté lumineux — évidemment, même le plus crétin des crétins quand il a le nez sur les choses finit par s’en rendre compte pour ce qu’elles sont — et 2. son côté en quelque sorte utopiste — cette sottise, qui voit les choses comme elles sont lorsqu’elle n’a plus le choix, cette sottise-là est infiniment plus intelligente que notre bêtise à nous, je veux dire : même à ceux des plus intelligents d’entre nous, qui ne veulent rien voir que ce qu’ils ont envie de voit, ne peuvent rien voir que ce qu’on a d’abord pensé pour eux (l’idéologie, quelle qu’elle soit, quoi). Tout le monde tourne en rond dans sa boîte crânienne et le réseau restreint des pensées qui permettent de se relier au monde désormais extérieur. Pour un Méditerranéen, du moins comme j’en viens à concevoir, moi, la Méditerranée, la différence entre l’intérieur de la boîte crânienne et l’extérieur du monde n’étant pas absolue, ne relevant pas d’un donné constituant une condition a priori de l’expérience, il reste encore de l’espoir, même mince, je ne suis pas stupide non plus, que quelque chose produise un effet chez les individus qui sont choqués et que ce choc en retour produise quelque chose comme une idée neuve de sa cause, ou des raisons pour lesquelles il s’est produit, pour ne pas sembler trop caricatural. Mais il s’amenuise, cet espoir, chaque jour, il y en a un peu moins. C’est tout le problème de l’espoir. C’est le versant tragique du soleil : il brille, certes, mais il brûle.

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