15.4.20

Je dessine une maison qui n’existe pas. Ce qui est en un sens stupide parce que je ne sais pas dessiner. Mais je ne conçois pas cette ignorance comme un obstacle. En fait, cela m’est indifférent. Que je sache dessiner ou que je ne sache pas dessiner, il y a une pensée qui doit trouver à s’exprimer comme cela parce qu’elle ne peut pas trouver à s’exprimer autrement que par le dessin (le dessin du dessein — le dessein du dessin — le destin du dessin). L’image de la maison m’est venue ce matin, pendant que je relisais ma traduction de Morton Feldman, ce qui ne signifie pas que je n’étais pas concentré, non mais que quelque chose se tramait qui a fini par venir au jour au moment où j’étais concentré ailleurs. Oui, disons-le comme cela. Elle m’est apparue comme une sorte d’enclave dans la ville, sise sur un petit terrain, dont elle n’occuperait qu’un quart, le reste étant occupé par un bassin et un jardin. Un carré dans lequel on découpe quatre carrés : un carré pour la maison et on fait un L à l’envers avec les trois autres carrés. Tournant le dos à la rue à laquelle elle n’offre que le passage du véhicule et de la personne, et s’ouvrant à cet espace clos, caché, une espèce de microcosme méditerranéen, si l’on veut, une enclave, un refuge. Ce n’est pas neuf comme idée, la maison, ni chez moi ni chez les autres, et il est probable que je n’aie jamais les moyens de ce projet (je ne suis pas Wittgenstein — à tous les sens de cette phrase), mais c’est, oh c’est sans doute excessif d’employer une telle expression mais tant pis, un idéal régulateur. J’ai déjà parlé du carnet dans lequel je prenais des notes sur la maison et dont je me suis servi mentalement pour écrire la Vie sociale, sans le rouvrir, peut-être est-ce le moment pour le rouvrir maintenant, pour voir la continuité dans mon idée, la suite qu’il y a dedans, laquelle coule jusque dans mes habitacles. C’est drôle que je pense à ce livre, la Vie sociale sous cet angle-là, parce que j’y ai pensé, plus en colère, sous un autre angle, ce matin : je n’étais pas en colère à cause de ce livre-là, mais parce que je venais de me dire que pour supporter la vie sociale, il fallait que je m’ampute de 50% de mon cerveau (c’est une approximation). Et y repenser comme j’y repense à présent, sous l’angle des dessins de la maison, me semble heureux, parce qu’il l’éclaire d’un jour heureux, d’un espoir et pas d’un regret alors que, depuis, j’ai fait tant de choses, que je ne sais même plus qui était le moi qui écrivit ce roman. Sinon la tête de plus en plus pesante à mesure qu’avance la journée.

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