16.4.20

Combien de fois ai-je écouté Palais de Mari ces derniers jours ? Je ne sais pas, je n’ai pas de compteur et puis, je ne suis pas sûr que ce soit cela, le nombre de fois, qui soit intéressant, bien plutôt le fait que cette pièce m’accompagne tout ce temps, que je vive dans cette expérience d’écouter la pièce, une, deux fois par jour. Dans l’interprétation que j’écoute, cette pièce créée en 1987, l’année de la mort de Morton Feldman, à Middelburg, par Bunita Marcus, c’est Aki Takahashi (avec qui Feldman a beaucoup collaboré) qui la joue. Si j’en crois ce que j’ai pu lire çà et là, c’est Bunita Marcus qui avait demandé à Feldman de résumer sa musique en une pièce courte, et ce fut sa réponse à cette amicale commande : une pièce de trente minutes (ce qui est court, comparé aux quatre heures de For Philip Guston ou à l’heure et quart de For Bunita Marcus, par exemple). Une pièce dont le centre de gravité est un étrange et beau motif de quatre notes, une pièce tout en résonances, en espace, en air, en atmosphère, en harmoniques, en durée. Magnifique. Je vis dans cette pièce, dans cette musique-là, et il me semble que c’est la musique parfaite pour accompagner mes recherches, les poèmes que j’écris, les notes sur la maison que j’ai commencé à prendre. Il me semble que c’est la musique, qu’en un sens (probablement influencé par les déclarations provocatrices de l’auteur lui-même), c’est un des points d’aboutissement de la musique occidentale, un des accomplissements de la civilisation, un point qui n’a rien de définitif au sens historique, mais qui accomplit quelque chose dans l’histoire de la civilisation, je ne sais pas, comme Monteverdi, comme Bach, comme Beethoven, comme Schönberg. Ce qui est si beau, c’est d’avoir le sentiment d’habiter cette musique, qui devient comme une sorte d’architecture organique où l’auditeur peut se tenir, dans laquelle il peut se mouvoir, bouger, être un organisme qui vit et croît. D’où cette impression de penser dans l’espace et dans le temps, dans le monde, c’est-à-dire, pas ailleurs, pas hors du monde, mais que cette pensée n’est pas pour autant ancrée, de la même façon que la musique est dans la durée tout en cherchant à s’en émanciper, découvrant un nouveau rapport au temps (si Feldman a répondu par une pièce de trente minutes à la demande d’une pièce courte pour condenser sa musique, ce n’est pas pour faire l’intéressant, mais que le court dure une demi-heure est déjà une indication pleine de sens sur sa musique). Penser dans l’espace avec des poèmes et des notes, des cubes et des parallélépipèdes schématiques gribouillés dans un carnet, dans l’espace et dans le temps, se faire une idée de la durée, donner une forme à la durée. Vivre dans la durée en ayant conscience d’elle, de vivre en elle. Et d’en faire autre chose qui ne se limite pas à elle, qui ne peut pas s’y limiter, qui existe précisément pour ne s’y limiter pas.

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