23.4.20

Parfois, je me dis : c’est tellement difficile de ne pas être désespéré quand il n’y a pas le moindre horizon d’émancipation. Le confinement ne date pas d’il y a quelques mois, il est déjà si profondément ancré dans les esprits qu’il fonctionne comme une seconde nature, les poètes jouent aux poètes, les pauvres mangent comme des pauvres, les riches crament la planète comme des riches qui crament la planète. C’est la tautologie généralisée qui, paradoxe des paradoxes, débouche sur une contradiction universelle : le monde est invivable. Pas parce qu’il est pollué, non, ça va plus loin que cela, parce qu’il est inhabitable, parce qu’il n’y a presque plus d’espace pour l’habiter. J’ai écrit habitacles pour dire quelque chose comme cela. Non, c’est faux : en écrivant habitacles, je me suis aperçu que le livre disait quelque chose comme cela, que j’ai découvert en l’écrivant, et sans penser à l’épidémie qui n’avait pas encore eu lieu, je parlais de l’actualité à venir, d’un présent futur, et qui ne s’arrête pas avec le prétendu monde d’après qui sera exactement comme le monde d’avant (ces expressions sont débiles, mais ce sont celles qui ont cours, je les emploie pour qu’on comprenne ce que je dis), qui sera même pire, en fait, parce qu’il faudra rattraper l’argent perdu, les macdos perdus, les baises perdues, les balles perdues, le pétrole perdu, qu’on fabriquera encore plus de mort, qu’on fera marcher la machine à mort encore plus fort. C’est délirant de voir les gens s’accrocher à des artifices de survie, dans l’espoir que la petite santé, la petite boutique leur sauvera la vie. La vie sera pire après. La vie sera pire après parce qu’il n’y a pas d’horizon d’émancipation, pas de perspective morale qui surpasse la morale, pas d’idée d’une civilisation qui foule aux pieds notre civilisation, oh, pas pour aller conquérir de nouveaux mondes, l’espace ou je ne sais quelle galaxie lointaine où on s’imagine qu’on pourrait respirer, non, pour vivre une vie un peu meilleure, un peu moins vaine, un peu moins stupide. Parfois, c’est ce que je me dis, oui, et puis, je me demande : et les autres fois alors ? Les autres fois ? Y en a-t-il seulement ? Les autres fois, je n’y pense pas, c’est tout, ou alors je bois un peu trop, ou alors je regarde ma fille danser, ou alors je ne sais pas, j’écoute Palais de Mari en fermant les yeux, on peut vivre une vie désespérée sans y penser, on peut faire comme si de rien n’était, on peut faire semblant, on peut vivre, on peut s’accrocher à sa petite santé, on peut faire tourner sa petite boutique, on peut passer son temps à se tirer sur la trique ou se l’enfoncer bien profond ou se la couper, je n’en sais rien, chacun fait ce qu’il veut, c’est vrai, on peut tout faire pour survivre, mais c’est voué à l’échec, et un échec dont on ne se remet pas. Le mantra de Beckett, c’est pour les imbéciles, une idée toute faite de plus qui leur permet de prétendre tenir le coup, alors qu’il ne faut pas tenir le coup, il ne faut pas survivre, il faut craquer, il faut s’effondrer, il faut regarder le monde s’effondrer, il faut pleurer tous les jours et toutes les nuits parce qu’elle est partie, il faut pleurer tous les jours et toutes les nuits parce qu’une mère est morte, sinon, ce n’est pas vrai, sinon, nul n’est humain, mais une machine, une machine à résilier, à faire de la douleur ce qu’on fait de son abonnement à la salle de sport, la salle de spectacle, le téléphone portable, le site internet, amazon prime ou netflix, ou n’importe quel garçon, n’importe quelle fille, n’importe quelle femme, n’importe quel homme : on le résilie. La résilience, c’est l’extension mortifère de l’annulation inconditionnelle à ses propres émotions, à sa propre expérience, à sa propre vie : ne pas souffrir le malheur, ne pas affecter les autres par son malheur, être socialement visible, être socialement désirable, être socialement assimilable, être une machine sociale. Résilier la mort, la destruction, le néant pour sauver la petite santé. Faire tourner la petite boutique sociale de l’égoïsme généralisé.

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