29.4.20

Tout à l’heure, quand je suis allé courir, et que je n’ai pas pris le chemin qui tourne bêtement autour de la maison, mais que j’ai continué tout droit après la fin de la rue, pour descendre la traverse qui la prolonge en direction de la mer, je savais très bien que je m’apprêtais à enfreindre la loi, une infraction infime, certes, mais réelle, à la lettre de la loi, et j’ai été gagné par un sentiment de liberté que j’ai trouvé beau et bête à la fois parce qu’il exprimait quelque chose de réel : j’avais enfin l’impression de faire ce que je voulais et parce qu’il exprimait une volonté ridicule, dérisoire, ineffective. Parvenu au bout de la traverse, j’ai fait demi-tour, j’avais envie de continuer, et pourtant, je ne l’ai pas fait, de la même façon que je respecte les dispositions décrétées, quand même je les trouverais médiocres, fondamentalement stupides, d’un autre temps, ce n’est pas pour moi que je vis confiné, c’est pour les autres, moi, je ne me serai pas confiné, j’aurais accepté le risque de mourir, qui existe, confiné ou pas, un peu plus un peu moins ça dépend des jours, j’aurais pris ce risque parce que tout vivant le prend, ou alors vit dans la peur, qui est le contraire de la prudence, qui est une contrainte qui pèse sur la prudence, la rationalité agissante, c’est pour les autres que j’accepte cet état d’urgence insupportable, invivable, pour la vie de ceux qui sont plus fragiles que moi. À présent que j’y repense, j’ai un peu honte de ce sentiment, il n’avait pas grand sens, ou plutôt il ignorait la dureté du monde dans laquelle je vis, quelques instants durant, je me suis laissé dominer par une illusion de liberté alors que je suis en réalité broyé par des Entreprises et des États qui n’ont nul souci de moi, uniquement de leur croissance. Si je le voulais, je pourrais enfreindre la loi, méthodiquement, je finirais par me retrouver en prison, mais qu’est-ce que j’aurais fait ? J’aurais échangé une illusoire liberté contre une détention factuelle, j’aurais gagné en lucidité ce que j’aurais perdu en espace vital, encore moins d’espace vital, encore moins d’air à respirer, et puis quoi ? Rien. L’action individuelle est infinitésimale, mais elle est la seule possible, la seule réelle, la seule qui tienne suffisamment au monde pour ne pas croire qu’il est mieux sans moi (comme quand on dit « la nature se porte mieux sans moi » sans voir l’erreur qui consiste à se penser comme hors de nature, à penser le monde, le réel, la nature par soustraction, héritage du réalisme qui se demande ce que sont les choses indépendamment de l’esprit comme si l’esprit lui-même pouvaient être indépendamment des choses) ni moi sans lui. J’écris des poèmes.

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