15.5.20

Le citoyen postmoderne, ou quel que soit le nom que l’on donne à ce bizarre quidam qui peuple de nos jours les sociétés occidentales et celles qui sont conçues sur le même modèle, ne pense pas ; — il fait son shopping doxique. C’est cela qu’on appelle être en prise ou en phase avec le réel, lequel n’a rien à voir avec la réalité, comme on la découvrirait peut-être dans une tentative de voir le monde tel qu’il est et non tel que je voudrais qu’il soit (vision qui peut s’avérer désagréable, voire violente, mais qui vaut probablement mieux que les névroses dans lesquelles je suis empêtré), mais consiste simplement à se déterminer sur un certain nombre d’options concernant les enjeux que les autorités compétentes estiment être ceux du moment, de l’époque, du monde. Sur les sujets S1, S2, S3, …, Sn, suis-je pour, contre ou n’ai-je pas d’opinion ? Que je comprenne quelque chose à tel ou tel S n’est absolument pas pertinent. Que je puisse vouloir autre chose ou non, cela est indifférent. Je dois donner mon avis, un point, c’est tout. Ainsi, nous retrouvons-nous sempiternellement coincés, immobilisés par des injonctions à nous déterminer en fonction d’un nombre limité d’options et à nous taire quand nous ne sommes pas satisfaits des options qui nous sont proposées. On pourrait faire la liste des simili-intellectuels qui pensent ainsi, enfin, qui pensent ainsi, n’exagérons rien, eux non plus ne pensent pas, des simili-intellectuels donc qui relaient ce genre de conceptions étriquées de la démocratie, de la vie sociale, de la vie en général (au moment où j’écris, deux noms me traversent l’esprit : Aurélien Bellanger, André Markowicz, et si je persistais dans la délation, je pourrais en trouver d’autres, mais ce n’est pas vraiment ce qui est en jeu), mais ce n’est pas vraiment le plus intéressant : ce qui est intéressant, c’est l’ethos réductionniste qui trouve à s’exprimer là sous des dehors démocrates. Dans une telle façon de penser, le monde, l’univers, la réalité ne sont pas infinies, ce ne sont pas des dynamiques, ce sont des entités dont les frontières doivent être clairement établies du dedans une bonne fois pour toutes pour qu’on puisse les regarder comme si on les voyait du dehors. C’est une pensée essentialiste ou substantialiste : tout doit pouvoir se définir comme une entité dont l’identité se résume in fine dans la formule magique x = x. Évidemment, la démocratie (une société où les échanges auraient lieu sur le modèle de la conversation et non sur le modèle de la coercition) est une utopie, mais on voit trop bien, trop facilement, trop clairement, trop souvent, ce qu’il se passe lorsqu’on renonce à elle : on se retrouve sommé de ne pas sortir de l’espace confiné (*) qu’on nous assigne pour vivre.

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(*) En français, « confiné » signifie « enfermé, emprisonné, relégué ».