21.5.20

Demain, pour l’anniversaire de Jean-Pierre Cometti, qui aurait eu 76 ans, j’avais l’intention d’aller manger une pizza à la Mère Buonavista, à Castellane. Comme l’an dernier. C’était le rituel que je m’imaginais. Je n’aime pas célébrer les anniversaires de décès. Morbide au carré. Cette fois, non plus, je n’irai pas. Peut-être est-ce une malédiction. Ou le fantôme de Jean-Pierre qui veille sur moi, s’amuse à déjouer mes plans en vue d’en fomenter d’autres. La Mère Buonvista sera fermée. J’aurais été curieux de connaître son sentiment sur la période que nous vivons. Mais je ne peux plus lui poser la question. Au lieu de quoi, je me contente de l’imaginer. Ce qui est mieux que rien, enfin, je crois. Je n’y irai pas demain. Je ne crois pas aux signes du destin. (Est-ce que je crois au destin ?) J’irai marcher avec Pierre dans les Alpilles. De l’air. C’est bien. Je pense souvent à Jean-Pierre. À l’influence qu’il a eue sur moi, tant réelle (son enseignement, ses livres, ceux qu’il a écrits, ceux qu’il a publiés, ceux qu’il a traduits) que fantasmée (comment je m’imaginais lui ressembler, essayer de lui ressembler), pour finir par faire quelque chose de très différent de ce que lui faisait mais, du moins c’est ce qu’il m’avait signifié en publiant mon livre sur Steve Reich puis en lisant mes livres que je lui adressais, qu’il appréciait vraiment. Est-ce qu’on a besoin de modèles comme cela, à suivre ? Certains diraient qu’il faut s’en défaire, s’en débarrasser, les brûler, je ne sais trop quoi. Peut-être, sauf que le temps s’en charge pour soi. Alors à quoi bon faire tout ce cinéma ? Le monde est moins bon sans lui. Mais n’en va-t-il pas toujours ainsi ? J’ai relu la page que j’ai écrite l’an dernier pour dire la même chose que cette année. Au début, je n’ai pas compris. Et puis, au fur et à mesure, je me suis souvenu. Je suis heureux de ne pas avoir à subir cela, cette année, encore une fois. Mais j’aurais aimé déjeuner avec Jean-Pierre dans une manière de tête-à-tête spectral avec lui. Ce sera pour une autre fois, c’est ce que je m’étais dit déjà, l’an dernier. Quand je pense à lui, quand j’écris en pensant à lui (mon prochain livre est dédié à sa mémoire), ne suis-je pas dans ce tête-à-tête spectral avec lui ? Est-ce à dire que j’écris sous sa dictée ? Non, ce n’est pas tout à fait cela. Mon écriture est l’ombre portée de son fantôme. De tout ce que j’associe à lui. Évidemment, c’est un fantôme, c’est un fantasme. Mais il me semble que j’en ai besoin. Et qu’il me fait du bien. Preuve peut-être, qu’il y a bien une vie après la mort.