7.7.20

Je crois que je n’ai pas mangé de viande, ou presque pas, depuis trois semaines. Le dernier steak ingurgité m’a fait douter de son existence. Mais pas de l’existence du mal. Au contraire. Pourtant, je ne suis pas partisan de cette forme de végétarisme moral qui domine chez les gens qui se croient supérieurs aux autres, et je ne me sens pas d’être affublé du nom bizarre de flexitarien, ça ne sert à rien. J’exècre les belles âmes qui s’extasient parce qu’ils ont bien endoctriné leurs enfants : « Tu ne devineras jamais ce que nous a dit Melville (pour préserver l’anonymat des jeunes victimes, les prénoms ont été modifiés) l’autre jour ? “Je ne mange pas les animaux parce que les animaux sont nos amis.” » Pétition de principe discutable, mais qui m’a fait me demander, à mon tour, si les couples hétérosexuels qui sont contre la pénétration enfantent par fécondation artificielle et si ladite fécondation n’est pas aussi un genre de pénétration ? Est-ce que mettre un morceau de viande dans ma bouche, c’est de la pénétration ? Plus ou moins que de mettre un morceau de tofu ? Quand je suis passé devant une boucherie, dimanche, en allant au Rayol, je me suis trouvé écœuré par les panneaux qui bradaient la viande au kilo : « Panié Barbecue : 1 kg de merguez, 1 kg de chipos, 1 kg de saucisses aux herbes, 1 kg de steak haché. 15 euros. » Beaucoup de kilos pour par grand-chose. J’ai pensé que c’était l’étalage de cette viande au poids qui me dégoûtait, mais l’étalage du kilo de cerises bio et locales à un prix défiant toute concurrence ne me dégoûte pas. Pas une question d’étalage. Mais autre chose ? Quoi ? Je ne sais pas. Peut-être que je suis victime malgré moi de l’époque. Je peux rayer peut-être. Quand on fait la critique de son époque, il ne faut jamais perdre de vue qu’on en est le produit. Qu’on peut en être autre chose, mais qu’on en est d’abord le produit. Je suis le produit de mon époque qui produit de la chair animale à échelle industrielle. Ce qui suffirait à pousser quiconque doué d’un peu de raison au suicide. Mais non. À la place, on regarde la télé et on commente les actualités. Quand j’envisageais d’écrire une nouvelle page de cet antijournal, je n’imaginais pas que je parlerais de viande, en fait, je pensais à quelque chose de plus adornien, qui aurait parlé de l’effort surhumain qu’il faut fournir au quotidien pour échapper un peu ne serait-ce qu’un peu à la culture de masse, et c’est vrai, mais il n’en demeure pas moi que je suis un produit de mon époque qui produit de la culture en masse. En fait, la culture de mon époque est la culture de masse. De sorte que parler, aujourd’hui, de la culture de masse, c’est un pléonasme. La culture est par essence de masse. Je ne peux pas y échapper. Ou bien je me suicide ou bien j’invente des moyens de s’en émanciper.