11.7.20

La pensée-slogan — la réduction de toute forme de pensée à des slogans qui tiennent dans l’espace d’un spot publicitaire, une affiche de campagne ou une pancarte brandie dans une manifestation — est solidaire de la communautarisation de la culture et partant, de l’existence : on ne lit, ne voit, n’écoute, ne s’intéresse qu’à ce qui nous concerne, nous touche directement : les femmes les femmes, les homosexuels les homosexuels, les croyants les croyants, les blancs les blancs, les communistes les communistes, les capitalistes rien, et ne fréquente plus que qui nous ressemble, nous semble comme nous. Personne ne sort plus de sa tête, on vit enfermé dans un horizon culturel limité, défini, mieux : borné. Voilà jusqu’où je suis autorisé à aller en fonction de l’identité qui est la mienne. Attention à ne pas aller au-delà. L’idée qu’on puisse ne pas avoir d’identité, un peu comme on a pu au xxe siècle imaginer ne pas avoir de qualités, est absolument étrangère à la mentalité de l’époque. Laquelle, s’imaginant libre, ouverte, s’évertue à enfermer les individus dans le périmètre restreint de caractéristiques sociologiquement attribuables. Société stricte plutôt qu’ouverte, où le puritanisme paranoïaque de chaque sous-groupe voudrait interdire à chacun de jouir selon d’autres voies que les siennes, de vivre selon d’autres mœurs, de penser selon d’autres principes. De peur, sans doute, que son identité friable, fragile, précaire ne se trouve réduite en poussière, d’un coup, sous le poids de sa propre inexistence. Une pensée si restreinte ne trahit-elle pas toute l’angoisse que suscite la vie dans ce qu’elle a de sauvage et d’imprévisible ? On voudrait domestiquer la vie, dans un élan délirant de maîtrise, mais pourquoi ? N’est-ce pas en fin de compte la seule bonne question à poser : pourquoi sommes-nous si désireux de réduire, de nous faire tout petit ? Le monde a cessé d’être vaste, il n’y a plus d’inconnu, et l’infini est si lointain qu’il faut faire un effort quasi surhumain pour se le représenter, et nos mentalités sont à l’image de cette réduction du monde à presque rien. Pour vivre dans ce monde, on se fait des consciences à son échelle, de bagarres microscopiques on fait de grandes causes. On prend les effets pour des causes. Toujours. Et s’étonne à la fin de ne rien comprendre. Comment peut vivre celui qui ne se sent pas d’identité, pour qui les catégories sociologiques sont trop étriquées, qui se sent à l’étroit dans les costumes que portent ses contemporains ? Le peut-il seulement ?